La dernière chose que Mme Zhang Xianling a dite à son fils fut de ne pas aller place Tiananmen. Le garçon y mourut d'une balle en pleine tête, il y a 25 ans, et sa mère a repris le flambeau.
La septuagénaire est l'une des figures des « Mères de Tiananmen », un groupe d'une centaine de personnes des deux sexes qui demande inlassablement vérité et justice depuis la répression à Pékin des manifestations en faveur de la démocratie. Ces heures noires de la Chine restent l'objet de nombreuses questions sans réponse, les autorités et la censure maintenant une chape de plomb sur cet épisode historique et le nombre de victimes occasionné par l'intervention de l'armée contre les manifestants de 1989. Des organisations de défense des droits de l'homme et des sources indépendantes évoquent des centaines et jusqu'à plus d'un millier de morts à Pékin, sans compter le reste du pays où une répression sévère a également eu lieu dans plusieurs villes, dont Chengdu.
Wang Nan, le fils de Mme Zhang, avait 19 ans lors du printemps de Pékin. Comme lui, d'autres jeunes Chinois ont disparu, malgré les recherches lancées par leurs familles qui, n'ayant plus grand-chose à perdre, n'ont pas craint de donner de la voix. « Les Mères de Tiananmen » sont ainsi devenues honnies du régime, qui s'emploie à restreindre les contacts de l'organisation avec la presse étrangère. Les journalistes chinois ont interdiction d'évoquer les morts de Tiananmen.
Surveillée 24h/24
« Ce qu'ils veulent, c'est que la population ignore tout de ces événements, qu'ils tombent dans l'oubli », explique par téléphone Mme Zhang, 76 ans. « Mais avec le développement de l'Internet aujourd'hui, les mensonges n'arriveront plus à étouffer la vérité. » Zhang Xianling est elle-même surveillée en permanence par quatre policiers en civil, postés devant son domicile.
Quand les soldats ont marché sur les manifestants, dans la nuit du 3 au 4 juin 1989, Wang Nan a empoigné son appareil photo et enfourché sa bicyclette, espérant pouvoir témoigner des événements qui se précipitaient. Les jours précédents, ils avaient discuté en famille de l'éventualité que l'armée ouvre le feu. Mme Zhang n'y croyait pas. Quand le jeune homme s'éclipsa, il laissa la lumière allumée dans sa chambre, afin de ne pas inquiéter les siens. Résultat, sa mère ne se rend compte de son absence que le lendemain. Peu à peu, grâce à des témoignages, elle a pu reconstituer ce qui est arrivé à son fils. Rapidement touché à la tête, dès le début de l'écrasement du mouvement, Wang Nan s'est vidé de son sang durant des heures, sans soins, les soldats empêchant qu'il soit emmené à l'hôpital. Puis il a été enterré à la va-vite, non loin du site des manifestations. Après plusieurs jours, son cadavre en voie de décomposition est exhumé, après avoir été confondu par erreur avec celui d'un militaire. Cela a permis son identification. « À l'époque, mon enfant avait cet idéal, ce noble idéal, d'enregistrer la vérité avec son boîtier photo, et c'est pour cela qu'il s'est rendu à Tiananmen », explique Mme Zhang.
C'est au nom de ce combat pour la vérité que Mme Zhang et les Mères de Tiananmen ont entamé un long travail d'enquête et de mémoire, amassant des détails sur 202 morts. Dans leur dernière lettre, elles ont interpellé les autorités par ces mots : « Tout au long de ces 25 années, quand vous gardiez le silence sur le 4 juin, qu'est-ce qui vous a manqué ? Votre morale, votre conscience, la légitimité de votre pouvoir. Ceux qui ne veulent pas ou n'osent pas admettre la vérité sont en fait les plus lâches et les plus fous. » Mais Zhang Xianling en est sûre : à la fin, « la vérité triomphe toujours ».
(Source : AFP)


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