Le XXe siècle, nous disait-on, était le siècle de la vitesse, celui de l'Homme pressé. Et quel orgueil était celui de nos maîtres quand ils nous parlaient de ce fait de civilisation, soulignant la chance inouïe que nous avions d'être nés au milieu des avions et des TGV ! Comme tout évolue aujourd'hui, la vitesse va si vite que nous voilà au temps de l'inertie. Tel les pales d'un ventilateur lancé à la puissance maximale, le mouvement est devenu imperceptible. La durée est réduite à l'instant immédiat, soit sa plus simple expression. Voici venu le temps de l'Homme immobile, de l'Homme instantané, surphotographié, piégé dans son image comme un avatar dans une vie parallèle. La débauche photographique de notre décennie est, à cet égard, un symptôme de l'accélération dont nous sommes victimes. Il y a comme un besoin désespéré de garder une trace du temps qui passe, à une époque où « tout de suite », c'est déjà hier. « Time is now », répètent les nouveaux pontes de l'art (les artistes contemporains ont le chic, faut-il croire, avec leurs œuvres indéchiffrables, pour mettre en lumière les vrais problèmes de notre époque). Et c'est d'ailleurs tellement « le jour d'aujourd'hui » et « le temps de maintenant » que nous sommes pris d'une tendresse larmoyante pour toute chose qui accuse un peu d'érosion, une trace de vécu, un atome de passé. C'est comme si tout le monde, tout à coup, était devenu Américain : le siècle dernier se situe dans l'Antiquité et tout le reste, dans la Préhistoire.
D'où viendrait, sinon, cette passion relativement récente pour le « vintage » ? Un beau jour, quelque part au début des années 2000, on s'est mis à millésimer les objets, puis les articles de mode, au même titre que les grands crus. Et puis les choses ont fini par se passer de pedigree pour accéder à cette étiquette, se contentant de prendre un peu de bouteille et une marque de patine par-dessus. Désormais, la déchirure est au jeans ce que la moisissure est au sauternes : un titre de noblesse. De même, une paire de baskets doit avoir parcouru cinq ou six aéroports et avoir été piétinée par une centaine de raveurs sur une année pour avoir enfin la couleur qui donne envie et l'inaccessible usure. Un sac Hermès, c'est bien. Le sac Hermès de votre grand-mère, c'est bien mieux, ça vous installe dans une lignée de gens de goût.
Pour nous Libanais, la culture du vieux est (paradoxalement) toute neuve. À Damas, certains artisans, comme le tisseur Stéphan, ont conservé dans leur patrimoine familial des dizaines de métiers Jacquard encore fonctionnels depuis le milieu du XIXe siècle. À Beyrouth, dès que ce fut possible, tout cela a été remplacé par des équipements industriels. Aussi longtemps que l'horizon nous a nargués, nous nous sommes projetés dans l'avenir avec une ferveur intransigeante et une passion pour la nouveauté. Depuis que le passé s'efface à toute vitesse, depuis que nous sommes à notre tour piégés dans l'ère de l'instant, nous voilà devenus des adorateurs de vieilles pierres, des repriseurs de cuirs usés, des cireurs de noyer. « Retenir » est l'autre mot pour « se souvenir ».


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Se souvenir que durant toute l'Antiquité et jusqu'au Moyen Age, le costume reste simple. Il se compose essentiellement, chez la plupart des peuples, d'une tunique ou d'une chemise complétée d'une cape lorsqu'il fait froid.Retenir enfin que les guerres font les révolutions.Serrés dans un corset jusqu'à la guerre de 1914, les femmes s'en libèrent et adoptent des jupes courtes. Et de nos jours tout le monde achète des vêtements tout faits, confectionnés en grandes séries d'après des tailles standard alors il faut opter pour l'inaccessible usure pour se faire remarquer des autres .
14 h 59, le 22 mai 2014