Aussi contradictoire que cela puisse paraître, ceux qui aiment vraiment le Liban, qui apprécient à leur juste valeur ses montagnes, ses rivières, ses oliviers, ses ruelles sont les expatriés. Je viens peut-être de vous peindre un Liban que nous ne reconnaissons plus, mais à qui la faute ?
Oui, ce Liban-là, celui de Feyrouz, Gibran Khalil Gibran, des Rahbani, de Charles Helou, de Saïd Akl, celui de mes grands-parents et des vôtres, celui de cet enfant qui se rend à l'école le cartable à la main et des rêves plein la tête, celui de ce jeune médecin qui vient de valider sa thèse de doctorat, cette maman qui étend son linge sans peur de le voir souillé de cendre et de haine, cette jeune fille qui se rend chez ses amies et qui sait que personne ne tentera de l'agresser à midi, place du Musée, est celui que nous connaissons et cultivons.
C'est ce Liban que nous avons en nous ; c'est ce Liban que vous retrouverez dans nos foyers. En plein ramadan, à Noël, venez chez nous, nous les expats, enivrez-vous de cette odeur de mezzés libanais, goûtez ces plats concoctés avec tant d'attention, dansez au rythme des ouds de nos pères, laissez vos sens frémir à la vue de ce beau drapeau de soie qui tapisse les murs de nos salons et de nos pensées, lisez ces cantiques que nous écrivons et cachons au fin fond de notre mémoire. Voyez, nous ne menons pas forcément une vie « luxueuse ». Nous ne fuyons pas notre identité, loin de là... En novembre, nous entonnons l'hymne national dans un restaurant modeste à Manhattan et nous avons appris à danser la dabké au pied de la tour Eiffel.
Connaissez-vous d'ailleurs cette angoisse permanente qui nous écrase perpétuellement ? Et cette peur dans laquelle nous vivons d'être oubliés ? Nous sommes toujours inquiets et tourmentés par votre sort et celui de notre petit joyau. Saviez-vous que chaque soir avant de dormir, nous nous disons naïvement : « C'est décidé, dans deux ans je rentre » ?
Vous avez bien raison par contre, nous sommes allés ailleurs chercher sécurité et passeport. Mais ne vous êtes-vous jamais demandé pourquoi ? La raison est simple : parce que notre pays est trop petit pour nos rêves. Et à l'étranger, nous resterons, hélas, étrangers quoi qu'on fasse. Voilà le sort de l'expatrié libanais : étranger chez autrui, oublié chez lui.
Alors, croyez-moi, nous essayons de préserver cette identité qui a fait le tour du monde, mais une fois rentrés au pays, nous ne la retrouvons plus. Nous nous rendons compte qu'elle a laissé place à celle d'une génération qui a inculqué à ma génération des notions erronées, une insatiable haine de cet autre, à cause de son accent et de ses origines, parce qu'il se rend à l'église chaque dimanche matin, parce qu'il prie cinq fois par jour. Alors, comprenez mon désarroi. Ce n'est point ceux qui soi-disant fuient leur identité qu'il faudra incriminer, mais ceux qui les ont poussés à s'en aller loin. Au Liban, l'amour et la solidarité ont fait place à la haine et la cupidité.
C'est avec tristesse et peine que je pense au Liban nuit et jour. Mon cœur se serre parce que moi, tout comme ces expatriés et vous chers compatriotes, je l'aime, ce Liban.
Certains ont quitté leur pays par choix, d'autres parce qu'ils n'avaient pas le choix. Et c'est à ces derniers que je m'adresse et c'est leur voix que je transmets à travers cet article. On nous en veut et on nous dit que nous sommes bien là où nous sommes, qu'après tout, nous avons la chance de vivre la belle vie à l'étranger. Mais croyez-moi, la belle vie, c'est avoir sa famille autour de soi, voir ses cousins, ses frères et sœurs grandir à ses côtés. Fêter ses quarante ans en compagnie de ceux que nous aimons le plus, sans cadeaux, sans fanfares, juste la mélodie de leurs voix qui nous fait chavirer le cœur. Voir naître son troisième enfant et savoir que derrière la porte se trouve toute la famille, avec des roses à la main et de l'amour plein les yeux, prête à prendre ce nouveau-né libanais dans ses bras. Pleurer un soir d'hiver et savoir que votre sœur va arriver d'une minute à l'autre, des sucreries d'«el-Baba» à la main, pour vous serrer tendrement et vous dire avec toute l'affection du monde : « Yallah, ça va aller, don't worry. »
L'expatrié malgré lui rentrera au Liban et verra que les choses ne sont plus comme avant, que ses parents ont beaucoup plus de cheveux blancs, que le jasmin ne pousse plus dans la ruelle d'à côté, que la voisine ne le reconnaît quasiment plus. Et les amis ont fait chacun sa vie et lui en veulent quelque part au fond d'eux de les avoir laissé tomber. L'expatrié verra que les racines de l'olivier de son grand-père ne sont plus là.
C'est alors que ce jeune homme fera face à un vrai dilemme cornélien : s'exiler et se fondre dans la masse jusqu'à en oublier ses racines ou rester fidèle à tous ses us et coutumes ? Comme Amir, qui s'est fait appeler Michael, et Jean, qui s'est fait tatouer « God Bless United States of America » à la place de « Lebanon », parce que, au Liban, Amir et Jean n'avaient pas leur place. Mais à présent, ils vivent des jours heureux et pourtant, personne ne connaît vraiment leur pays d'origine – peu s'y intéressent d'ailleurs.
Je pourrais vous parler de Leyla, cette jeune mère qui vit dans un isolement total parce ses voisins refusent de l'approcher ; elle a un accent qu'ils n'aiment pas vraiment. Leur point commun est qu'ils sont tous étrangers et, comme vous le savez, il y a toujours un prix à payer, en l'occurrence, leur propre identité... Croyez-moi, aucun d'eux n'est réellement bien dans sa peau parce que leurs enfants ne connaîtront pas « khalo Élie », ou « Abou Ali » et parce qu'ils n'auront aucun sentiment d'appartenance au pays de leur parents. Vous ne le savez probablement pas, mais ils versent souvent des larmes, le soir avant de dormir. Oui, leurs enfants verront leurs larmes et sauront que notre pays était à nos yeux le plus beau de l'Orient et du monde.
Donc, au lieu de sommer ces éternels oiseaux migrateurs de ne pas oublier leur pays, moi je demande à certains Libanais de cesser d'infliger des plaies à notre pays. Si nous sommes si loin de vous, ce n'est pas forcément par choix, Dieu sait à quel point notre pays nous manque.
Pardonnez mon désarroi et mes mots, qui ont sûrement pu en blesser quelques-uns. Mais vous êtes notre seul espoir. Je m'en veux et en veux à chaque Libanais qui a quitté son pays, et j'en veux à ceux qui ne l'aiment plus, à ceux qui ont semé cette peur de l'autre, je pleure ceux qui font des pieds et des mains pour le sauver, à l'étranger ou au bercail.
Videz vos poches, je vous promets que vous y trouverez quelques grains de sable. L'on m'a dit que ce sont des poussières d'étoile. Celles qui nous servaient à nous en mettre plein les yeux et à illuminer les méandres de nos rêves et nos pensées. À les compter et les rassembler tous ensemble, main dans la main, peut-être pourrions-nous être unis à nouveau, peut-être que le Liban recouvrera alors son éclat d'antan.
En réponse à vos mots, volontiers, vous pouvez compter sur nous pour inculquer à nos enfants les valeurs de notre pays. Mais une question me hante nuit et jour, et je crains de n'y obtenir aucune réponse : pouvons-nous compter sur vous pour que nos enfants puissent être fiers du Liban ?
Hadil SALAMÉ


Pour rendre compte de l’effet que fait cette contrée crevassée campagnardisée surtout aux Sains libanais de ce Mahjar-étranger, yâ äaïynéhhh, on se contentera de citer ce que disent à son propos ces mêmes Sains Libanais bons à être fréquentés car, eux au moins sont, Civilisés. Et comme quoi ils étaient tombés sous le charme de leur bled pur libanais. Et pourquoi donc auraient-ils été les seuls à y résister, yâ wâïléééh ? Ils ne font que lui envoyer moult témoignages via des Télégrammes d'amitié, de sympathie et de fidélité. Avec, surtout, un sublime et émouvant : "Vous nous manquez dans ce satané Mahjar-là" qui, c’est prouvé ; tendresse pour ce kottor-contrée ainsi exprimée ; fait rougir de honte, sûr, tous ces autres Malsains libanais éhhh puinés de triste mémoire yâ hassértéhhh ! S’agissant de cette Saine conversation, à bâtons rompus mahééék, entre ces Sains Libanais et leur Saint pays ; et à l’issue de celle-ci ; on ne peut que constater combien ces Sains Libanais eux au moins Civilisés donc ; et à contrario des "autres" Malsains Sous-développés ; trouvent étourdissant, charmeur et pour tout dire irrésistible leur Sain Saint patelin. Qui, en plein dans cet élan et avec un de ses sourires ravageurs Cédraies mi-ëénab, mi-tîîîne, mi-thhîîînéh dont il est coutumier, finit toujours par leur glisser : "On dirait mes Chères enfants Sains Libanais, que cela vous a encore étonné, yâ woulééédéh !".
09 h 18, le 16 mai 2014