Depuis quelques années, la fête des Martyrs de l'indépendance est devenue, au Liban, la fête des martyrs de la presse. Pour cause, parmi la cinquantaine de pendus, entre Beyrouth et Damas, le 6 mai 1916, la plupart étaient des journalistes et des intellectuels. Les gouverneurs de l'Empire ottoman en déliquescence semblent avoir craint l'influence de ces agitateurs et résistants qui appelaient, entre autres, à l'adoption de la langue arabe et à l'autonomie. Selon l'étymologie, un martyr est un témoin. Un journaliste n'a donc pas besoin de mourir pour être un martyr. Martyr est son métier, soldat de la vérité, petit tambour du temps. Nous étions tristes, en ce jour chômé, d'apprendre que les rédacteurs en chef du Monde ont présenté leur démission pour de nombreuses raisons découlant, pour résumer, du recul de la vente du journal papier et de l'avancée de l'ogre numérique.
Des souvenirs me sont revenus. Au bout de trois semaines dans cette petite bourgade sur la mer du Nord où je me trouvais, à peine adolescente, en séjour linguistique, j'avais soif de lire quelques mots français. Je me renseignai à la bibliothèque publique et on me donna le seul ouvrage disponible dans cette langue : La Chute, d'Albert Camus. J'y découvris ce que je ne savais pas être une citation célèbre : « Je rêve parfois de ce que diront de nous les historiens futurs. Une phrase leur suffira pour l'homme moderne : il forniquait et lisait des journaux. » Évidemment, Camus parlait de l'homme de 1950, son contemporain. Je n'avais pas suffisamment de connaissances bibliques pour comprendre le mot « forniquer », mais il me semblait indissociable de la manie de lire des journaux et tout aussi urgent.
Plus tard j'ai connu les hommes et les femmes dont le métier était d'alimenter cette addiction à l'information. La plupart étaient des érudits en histoire, philosophie, littérature et géopolitique. Libéraux dans l'âme, ils avaient grandi dans un pays qui apprenait l'indépendance, avaient à la fois des manières occidentales et une aversion farouche des empires ; des idéaux de gauche et des envies capitalistes ; une tendresse pour le Vietnam et une inquiétude viscérale depuis la Nakba. C'est avec la somme de toutes leurs contradictions qu'ils livraient leur vision juste et complexe des événements. Le lecteur suivait, citait, connaissait chaque signature. Le public était solidement instruit, l'alphabétisation semblait plus avancée qu'aujourd'hui. On lisait, on analysait. C'est la raison pour laquelle, depuis ce fameux jour de 1916 et par la suite dès 1958 et jusqu'à Samir Kassir et Gebran Tuéni, les journalistes libanais furent les cibles des totalitarismes arabes.
Témoins et donc martyrs, les journalistes du Monde le sont d'une époque qui les balaie avec les scories du XXe siècle. On passera tous à la trappe du numérique. Mais qui se souviendra de la sensualité du journal, comme on faisait corps avec lui, comme on ouvrait grand les bras pour enfouir la tête dans son parfum d'encre fraîche. Comme on en gardait la trace sur nos doigts.
D’encre et de papier
OLJ / Par Fifi ABOU DIB, le 08 mai 2014 à 00h00


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Tous les réactionnaires ou journalistes libres étaient des tigres en papiers. Malheureusement avec la trappe du numérique tout devient virtuel on y croit plus en rien même au mot si cher martyr.
13 h 12, le 08 mai 2014