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Liban - Colloque

Michel el-Khoury clarifie la nature des rapports du premier président de l’indépendance avec la France

La Fondation Charles de Gaulle a organisé récemment à Paris un colloque ayant pour thème « De Gaulle et le Liban ». D'éminentes personnalités françaises et libanaises de premier plan sont intervenues au cours des travaux de ce colloque qui se sont étalés sur une journée entière. Les interventions ont été axées sur les rapports entretenus par de Gaulle avec le Liban depuis 1929, en passant par la période des années 1940 à 1943 qui a marqué la phase de l'indépendance du Liban, en 1943, et l'élection à cette date de Béchara el-Khoury à la présidence de la République. L'ancien ministre et ancien gouverneur de la Banque du Liban, cheikh Michel el-Khoury, fils du président Béchara el-Khoury, a exposé dans son allocution la nature des relations entre son père et la puissance mandataire française, mettant notamment l'accent sur le fait que le combat mené par le président Béchara el-Khoury en vue d'aboutir à l'indépendance du Liban ne reflétait pas une attitude hostile envers la France – loin de là – mais s'inscrivait en réalité dans le sillage d'une longue lutte entamée par Béchara el-Khoury dès le début du siècle dernier afin de préserver la légalité constitutionnelle et réaliser l'indépendance et la souveraineté du Liban, indépendamment de la position des puissances étrangères et des circonstances du moment. Nous reproduisons de larges extraits de la conférence de cheikh Michel el-Khoury sur ce plan.

Le président Béchara el-Khoury était imprégné de culture française.

Un jour de l'été parisien 1963, quelques mois avant sa mort, mon père, Béchara el-Khoury, alité dans le petit appartement où il résidait et où il était soumis à un traitement médical sévère, me pria de descendre au bas de l'immeuble et de me tenir à l'entrée pour y attendre un mystérieux visiteur. Il s'agissait, je l'ai appris en l'accueillant au sortir de sa voiture, de M. Couve de Murville, alors ministre des Affaires étrangères, qui m'a serré la main en me disant : « Je sais que le président el-Khoury est souffrant et ne peut pas recevoir de visiteur, mais le président de Gaulle m'a chargé de venir personnellement lui souhaiter en son nom un bon séjour en France et un prompt rétablissement. » Il me tend ensuite sa carte de visite et remonte dans sa voiture.
En septembre 1943, le jour même de son élection à la présidence de la République, Béchara el-Khoury terminait son discours inaugural en ces termes : « Parmi les grandes nations, la France au passé glorieux, à laquelle nous attache une amitié traditionnelle, se trouve aujourd'hui meurtrie. Je prie Dieu, en adressant à la France les vœux chaleureux du Liban, de la rétablir dans la plénitude de sa grandeur parmi les nations victorieuses pour que s'amplifie son rayonnement dans le monde, sous l'égide de son grand chef le général de Gaulle et des chefs éminents qui collaborent avec lui. »
Ces deux épisodes, intervenus à vingt ans d'intervalle, attestent les rapports d'estime et de courtoisie qu'ont entretenus, au fil des années, le général et mon père, en dépit des circonstances qui les ont temporairement opposés.
Ces circonstances ne sont pas fortuites.
Aux petites heures de la journée du 12 novembre 1943, un capitaine français entre en effet brutalement dans la chambre à coucher de mes parents, accompagné d'un petit groupe de soldats sénégalais en armes. Il lit un « mandat d'arrêt » émanant du délégué général de France. Et il force mon père à s'habiller et à le suivre, laissant ma mère en état de choc, aux prises avec sa première crise cardiaque (...).

Une lecture erronée
Le traumatisme qui a secoué notre famille s'est révélé, en fin de compte, déterminant dans la réalisation définitive et irréversible de l'indépendance du pays, car les suites ont débouché sur la libération des détenus et leur retour triomphal à leurs fonctions, comme à l'effacement rapide des vestiges du Mandat.
Des incertitudes continuent de planer jusqu'à nos jours quant au commanditaire de l'arrestation, abusive et difficile à expliquer, de mon père.
Un ambassadeur, ne disposant d'aucun pouvoir judiciaire qui jette en prison un chef d'État, un Premier ministre, des ministres et des députés légitimement et démocratiquement élus, pourrait-il prendre une telle mesure de son propre chef ? Et pourtant, il n'y a nulle part de traces d'instructions dictées à M. Helleu pour accomplir une telle action.
Il est compréhensible que le général de Gaulle n'ait pas voulu désavouer ouvertement le représentant de la France, tandis qu'il confiait au général Catroux les pleins pouvoirs pour réparer les dommages causés aux intérêts mêmes que la France libre souhaitait défendre. Tout comme il est certain que la France libre vivait en ce temps-là dans la crainte quasi obsessionnelle d'une possible mainmise britannique sur les territoires du Mandat et voyait dans le soutien évident que Londres apportait aux nationalistes libanais et syriens des arrière-pensées de cet ordre.
Cette hantise, à mon avis exagérée, dure encore rétrospectivement dans l'esprit de beaucoup de Français qui, souvent, donnent une lecture erronée des motivations de la lutte pour l'indépendance du Liban menée par Béchara el-Khoury au début des années 40 du siècle dernier. L'opinion que je développerai illustre clairement qu'il était mû non pas par une quelconque inimitié à l'égard de la France, comme d'aucuns l'ont souvent prétendu, mais par une profonde et constante aspiration à l'indépendance et à la liberté du Liban. C'était une ligne directrice permanente perceptible dans son parcours personnel et politique tout au long de la première moitié du vingtième siècle.
Son aspiration à la liberté du peuple libanais transcendait dans son esprit les personnes, les pays et le contexte conjoncturel du moment. Elle se manifestait sans relâche au-delà de l'espace et du temps.

Imprégné de culture française
Le futur président entame le combat pour l'indépendance dès le début du vingtième siècle. Il exerçait la profession d'avocat à l'étude d'Émile Eddé et le Liban était encore une des provinces de l'Empire ottoman. Avec un groupe de personnalités, il fonde en 1912 l'Association libanaise de Beyrouth qui adressera au Quai d'Orsay des mémorandums réclamant l'élargissement des frontières du Liban et son accession à une indépendance pleine et entière. Ainsi, c'est à la France, pour laquelle il éprouvait une vive sympathie, qu'il s'adresse avant même qu'elle ne soit choisie pour exercer un Mandat au Liban. De même, dès le début de la guerre de 14-18, il signera un manifeste appelant la population libanaise à venir en aide à la Croix-Rouge française. Quoi d'étonnant à cela puisqu'il était profondément imprégné de la culture française, lui qui avait fait ses études scolaires chez les jésuites à Beyrouth et, par la suite en 1912, avait été diplômé en droit français à Paris ?
Dès la fin de la Première Guerre mondiale, il reprendra rapidement sa campagne en faveur de l'indépendance nationale. En 1919, le commandant Labrue, gouverneur du Mont-Liban, organise une réception en l'honneur du patriarche maronite Élias Hoyek. Celui-ci avait présidé une importante délégation libanaise qui avait remis au président du Conseil, Georges Clemenceau, un mémoire réclamant la proclamation de l'indépendance du Liban sous l'égide de la France. Au cours de la réception, Béchara el-Khoury prononce une allocution dans laquelle il insiste sur l'aspiration des Libanais à l'indépendance, alors même qu'il avait pris la parole à la demande de l'officier français.
Une indépendance qu'il voulait totale, née de la seule volonté des Libanais, loin de toute récupération ou manipulation étrangère. Mais aussi une indépendance acquise sans aucune aide extérieure, comme il l'avait confié dès 1920 au même commandant Labrue.
Pareillement, invité au Caire en mai 1942 par le Premier ministre égyptien, Moustapha Nahas Pacha, qui voulait connaître son avis sur le projet de fondation d'une Ligue des États arabes, il se montre très clair : aucune concession, explique-t-il, ne devra empiéter sur l'indépendance et la souveraineté totales du Liban et c'est à cette condition que le pays sera disposé à coopérer étroitement avec les États arabes.
Il y a là un point essentiel dans la pensée et l'action politiques de l'ancien chef d'État. Car il n'avait pas, contrairement à beaucoup de Libanais de son temps et même de Libanais d'aujourd'hui, un complexe identitaire susceptible de le pousser à un repli sur soi aussi bien face à l'environnement arabe du Liban qu'à l'égard de la France, ou de l'Occident en général. Son action en faveur de l'indépendance nationale n'était pas dirigée contre la France en tant que telle, pays ami de longue date, mais contre le principe même du Mandat et les conditions dans lesquelles il était mis en œuvre par le haut-commissaire et par son entourage.
C'est dans la mesure où les autorités mandataires passaient outre à l'aspiration des Libanais à l'indépendance, au mépris de l'amitié séculaire franco-libanaise, que l'ancien président remettait en question la finalité de leurs décisions et leurs méthodes de gouvernement. Aussi conçoit-il l'émancipation du Liban non pas comme une rupture avec la France, mais comme une étape vers une nouvelle forme de coopération fructueuse sur tous les plans, en particulier sur les plans politique, économique et culturel.

Le témoignage de Catroux
Au reste, un témoignage capital, celui du général Catroux, permet de prendre le pouls des sentiments que Béchara el-Khoury éprouvait à l'égard de la France, malgré son action suivie en vue de l'émancipation du Liban et ses divergences de vues avec les hauts-commissaires et leurs adjoints. Dans ses Mémoires, dans la bataille de Méditerranée, l'ancien collaborateur du général de Gaulle, relatant l'entretien qu'il avait eu le 18 novembre 1943 avec le président el-Khoury, quand il était encore détenu à Rachaya, écrit que ce dernier lui avait confié qu'il avait réussi à « retrancher du programme gouvernemental (du gouvernement de Riad el-Solh) certains passages pénibles pour la France ». Catroux ajoute que son interlocuteur avait précisé qu'il s'était comporté comme un « chef d'État constitutionnel » et que « l'imputation de complot contre l'autorité française portée contre lui n'était que calomnie, qu'il était resté fidèle à la France et n'avait jamais adhéré à la cause britannique ni à la cause arabe et, qu'en dépit de son internement, il demeurait le serviteur de l'entente franco-libanaise ».
Le général de Gaulle dans ses Mémoires (tome II, L'unité, 1942-1944) évoque également l'entretien Catroux-Khoury et précise que le premier avait pris « acte des assurances d'amitié fidèle à la France que lui prodiguait le président ».
Dans une autre circonstance, c'est Béchara el-Khoury qui a présidé la commission parlementaire chargée de négocier la conclusion d'un traité avec la France destiné à remplacer le Mandat. Les pourparlers aboutirent le 9 septembre 1936 à la signature d'un traité d'amitié et d'alliance auquel étaient joints une Convention militaire, cinq protocoles et un échange de lettres.
L'article premier de ce pacte faisait état de la conclusion d'une « paix » et d'une « amitié perpétuelles entre la France et le Liban » et d'une « alliance (...)
entre deux États indépendants et souverains ». Commentant la conclusion de ces accords, le grand historien et constitutionnaliste libanais Edmond Rabbath note qu'« on ne pouvait concevoir alliance plus intime ». Le 24 novembre, après avoir écouté le rapport de Béchara el-Khoury, la Chambre des députés libanaise votait à l'unanimité et à main levée le traité, dont la durée était fixée à vingt-cinq ans.
Ironie du sort, ce texte qui assurait donc une alliance si étroite ne fut jamais mis en vigueur, le Parlement français ayant omis de le ratifier (...).

 

Pour mémoire
Ce lien indéfectible entre le Liban et Charles de Gaulle...

Le discours de Michel Eddé : « La convivialité, déjà maître mot du Général il y a... 70 ans »

Deux mois avant son arrestation par les Français, le discours du président Béchara el-Khoury

Un jour de l'été parisien 1963, quelques mois avant sa mort, mon père, Béchara el-Khoury, alité dans le petit appartement où il résidait et où il était soumis à un traitement médical sévère, me pria de descendre au bas de l'immeuble et de me tenir à l'entrée pour y attendre un mystérieux visiteur. Il s'agissait, je l'ai appris en l'accueillant au sortir de sa voiture, de M. Couve de Murville, alors ministre des Affaires étrangères, qui m'a serré la main en me disant : « Je sais que le président el-Khoury est souffrant et ne peut pas recevoir de visiteur, mais le président de Gaulle m'a chargé de venir personnellement lui souhaiter en son nom un bon séjour en France et un prompt rétablissement. » Il me tend ensuite sa carte de visite et remonte dans sa voiture.En septembre 1943, le jour même de son élection...
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