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Témoignages sur l’émigration libanaise : décryptage d’un buzz - Anne ILCINKAS et Émilie SUEUR

Jeunes émigrés libanais, ils disent leur soulagement, leur colère, leur tristesse

Un dessin de Myra el-Mir.

« Ce qu'on laisse derrière nous »


Yasmina Hatem, journaliste à Now Lebanon, âgée d'une vingtaine d'années. Extraits de son témoignage posté sur son blog, Beirut Rhapsodies le 21 janvier 2014.
«Je pars dimanche, un aller simple pour New York ; aucun travail ne m'attend là-bas, je ne fais pas partie de ces nombreux chanceux qui ont une deuxième nationalité, je n'ai pas de papa doté d'un compte en banque illimité et je ne sais pas ce que je vais vraiment y faire, mais je sais que je ne peux pas rester ici plus longtemps.
Et je sais très bien ce que je laisse derrière moi. Ce ne sont pas les bombes, qui sont plus présentes sur mon fil d'actualité Facebook que dans ma réalité. Les bombes, je les emporterai avec moi, parce que chaque fois que j'entends qu'il y a une explosion à Beyrouth, j'appelle frénétiquement ma famille et mes amis pour m'assurer qu'ils vont tous bien. Ce n'est pas l'absence de gouvernement, ou la ségrégation sociale, ou le pouvoir du Hezbollah, ou les conneries sunnite/chiite/orthodoxe/maronite/etc. auxquelles je ne pourrai jamais m'habituer, ou les tours de béton qui poussent comme des champignons à Beyrouth... Rien de cela ne va me manquer. Tout sera ici quand je reviendrai, quel que soit le moment.
Ce que je laisse derrière moi, c'est ma sœur, la personne que j'aime le plus au monde et que je ne verrai plus tous les jours. Je quitte mon père, ma maison d'enfance et tous les lieux où la mémoire de ma mère est encore vivante. Je laisse mes amis, les amis que je me suis faits quand j'étais petite, en allant à l'école dans ce même quartier où j'ai mes plus beaux souvenirs. Ce que je laisse derrière moi, ce que nous laissons tous derrière nous, c'est la possibilité de quelque chose de grand qui ne sera malheureusement jamais (...)»

 

«Les gens ont baissé les bras»


Myra el-Mir, illustratrice et graphiste de 26 ans installée en France depuis 2011.
Myra el-Mir a passé Noël au Liban. Pour la première fois, ces vacances lui ont laissé un goût amer. «Pour la première fois, j'ai senti qu'il ne fallait pas que je reste au Liban.»
La jeune femme a quitté le Liban après avoir obtenu un diplôme en arts plastiques de l'Université libanaise. «L'ambiance générale à la fac, c'est qu'il fallait partir pour réussir au Liban. Sans expérience à l'étranger, impossible d'être pris au sérieux dans mon domaine.» Myra el-Mir s'envole alors pour la France, pour étudier à Metz, à l'École supérieure d'art de Lorraine. «Je me disais que j'allais rentrer le plus tôt possible, que je n'étais en France que pour trois ans, le temps de finir mes études. Mais maintenant, je ne sais
plus.»
La série d'attentats perpétrés à travers le Liban, contaminé par la crise syrienne depuis juillet dernier, ont déboussolé la jeune femme. «Quand j'habitais au Liban, les explosions ne me touchaient pas plus que ça, je vivais avec. Mais cette fois-ci, à Noël, j'ai été touchée et j'ai vu que les autres ne l'étaient pas. Cela m'a choquée, c'était bizarre. Les Libanais ont continué à sortir, à faire la fête, à vivre leur vie. Cette résilience, tout le monde l'encense, mais ce n'est pas une force pour le pays. Les gens ne voient pas qu'ils sont des victimes eux aussi et que s'ils acceptent ça, alors ils sont prêts à tout accepter.»
La jeune femme déplore aussi un climat de désespoir, ou une certaine lassitude qui imprègne désormais le Liban. «Avant de partir, j'étais assez active au Liban, notamment pour la cause des femmes.» Mira el-Mir a notamment mis en image les Aventures de Salwa (voir notre vidéo sur les aventures de Salwa), cette héroïne imaginée par le collectif féministe Nasawiya pour combattre le harcèlement sexuel. «Aujourd'hui, j'ai l'impression que plus personne n'a d'espoir, que les gens ont baissé les bras, qu'ils sont déprimés, s'attendent au pire et que tous cherchent à partir.»
Pour autant, la jeune femme, qui a rempilé pour un master de recherche sur l'étude des genres dans une université parisienne à la rentrée, ne voit pas sa vie ailleurs qu'au Liban. «J'aime Paris, mais ce n'est pas Beyrouth. Pour moi, rester en France n'est pas une option, je n'appartiens pas à la France et elle ne sera jamais mon pays.»

 

«La condition de mon retour est mon adaptation»


«Nonchalance et tristesse», c'est ce que ressent Hassan Chakrani quand il pense au Liban. Depuis août 2013, ce jeune Libanais âgé de 31 ans est installé au Canada, dans l'Ontario. Ce n'est pas la première fois qu'il quitte le Liban. En 2005, après avoir fini l'université, il avait accepté une offre de travail en Afrique de l'Ouest. Il y était resté un an et demi.
Cette fois-ci, comme tant d'autres, Hassan, qui était journaliste au Liban, a quitté le pays sans véritable offre d'emploi ailleurs. «Je suis toujours freelancer et j'explore plusieurs opportunités», indique-t-il. La motivation de ce second départ est ailleurs. «Je voulais échapper à la détérioration continue, particulièrement au niveau social, de la situation au Liban», explique-t-il. Ses parents ont totalement soutenu sa décision.
Sur un éventuel retour au Liban, Hassan se veut lucide. «Le processus de changement social se détermine par une période dépassant la durée d'une vie humaine, note-t-il. La condition de mon retour est mon adaptation.»

 

 

 

«Je ressentais une telle frustration...»


Abir Ghattas était dans l'avion quand a été perpétré, dans le centre-ville de Beyrouth, l'attentat contre Mohammad Chatah, le 27 décembre dernier. C'est à son arrivée à Paris, en attendant son vol pour Marseille, que la jeune blogueuse libanaise a appris la nouvelle. De quoi probablement la conforter dans sa décision de quitter le Liban.
Quand on l'interroge sur les motivations de sa décision, un mot sort, rapide, direct: «frustration». «Je ressentais une telle frustration..., insiste Abir, dans un mélange de lassitude et de colère. Tout ce que je faisais au Liban, tout ce pour quoi je militais, tout ce à quoi je participais allait à vau-l'eau. Je ne pouvais plus le supporter.» Blogueuse, activiste, Abir, 27 ans, portait plusieurs casquettes au Liban.
«À un moment, je me suis totalement refermée sur moi-même, je ne regardais plus les informations, je n'écrivais plus, je ne participais plus à rien. C'est pour ne pas devenir complètement insensible à tout que j'ai décidé de partir. Quand une opportunité s'est présentée, je l'ai saisie», poursuit la jeune femme qui a passé toute sa vie au Liban.

 

 


Si l'érosion s'est faite de manière progressive, il y a eu un tournant : deux plaintes déposées par Michael Wright, le directeur de Spinneys, contre elle, alors qu'elle défendait la cause des employés du supermarché. Pour ses textes, Abir a été interrogée par la police en février dernier. Elle a dû enlever certains de ses posts. «J'ai déjà perdu un emploi à cause de cette affaire et je risquais d'en perdre un deuxième. C'est absurde!»
Au départ, la famille de Abir ne voulait pas qu'elle parte. «Ma famille me disait: "Tu peux trouver un boulot ici, bien payé, arrête juste cet activisme".» Mais quand ils ont compris sa colère, ils ont soutenu son départ.
Depuis fin décembre, Abir est donc installée à Marseille, où elle continue ses études. Elle aime la cité phocéenne, mais dès que le Liban revient sur la table, la colère aussi
resurgit.
«Je suis toujours très en colère, contre tout et tout le monde. Personne ne fait rien au Liban. Quand il s'agit de poster un selfie online, tout le monde réagit. Et c'est tant mieux, je ne critique pas ce genre d'initiative. Mais ça ne suffit pas. Il faut aller sur le terrain, manifester, protester. Et là, il n'y a quasiment plus personne.»
Abir est en colère, mais pas seulement, ce serait trop simple. «Je me sens coupable aussi d'être partie, j'en cauchemarde. Je rêve que je suis partie et que tout le monde meurt au Liban. C'est horrible.»
À quelles conditions rentrerait-elle au Liban? «Conditions? La liste est si longue! Il faut que les choses changent», dit-elle, avant de se reprendre: «Il faudrait au moins qu'il y ait de la place pour que les choses
changent.»

 

Lire ici, le texte posté par Abir le jour de son départ.


« Ce qu'on laisse derrière nous »
Yasmina Hatem, journaliste à Now Lebanon, âgée d'une vingtaine d'années. Extraits de son témoignage posté sur son blog, Beirut Rhapsodies le 21 janvier 2014.«Je pars dimanche, un aller simple pour New York ; aucun travail ne m'attend là-bas, je ne fais pas partie de ces nombreux chanceux qui ont une deuxième nationalité, je n'ai pas de papa doté...