Luang Pu Buddha Issara, le moine thaïlandais militant controversé. Pornchai Kittiwongsakul/AFP
Sur scène devant des manifestants à Bangkok, un moine drapé dans sa robe safran exhorte ses « guerriers » à combattre un pouvoir au « cœur noir ». Un engagement public inhabituel dans une Thaïlande profondément bouddhiste, où certains jugent primordial que les religieux observent une stricte neutralité politique.
Depuis trois mois, le gouvernement de la Première ministre Yingluck Shinawatra est dans la ligne de mire de militants qui réclament son départ et la fin de l'influence de son frère Thaksin, ancien chef du gouvernement renversé par un coup d'État en 2006. Les protestataires accusent Yingluck d'être une marionnette du milliardaire haï. Dès les premiers jours du mouvement à l'automne, Luang Pu Buddha Issara (58 ans) est apparu aux côtés du principal meneur, Suthep Thaugsuban, organisant des prières ou prenant la parole sur scène, l'ancien député assis à ses pieds en signe de respect. Et depuis le lancement de l'opération de paralysie de Bangkok le 13 janvier, le moine est même en charge du campement de Chaeng Wattana, l'un des sites installés aux carrefours stratégiques de la capitale.
« Ce gouvernement dirigé par la famille Shinawatra, le frère et la sœur Shinawatra, n'a aucune morale, aucune éthique, ils sont corrompus, ils permettent la corruption et mentent tous les jours », explique le moine qui a également publiquement dénoncé de récents scandales de moines impliqués dans des affaires de corruption ou de drogue. « La sphère religieuse a le devoir de dire à la sphère civile ce qu'elle doit ou ne doit pas faire », poursuit-il pour justifier son engagement politique.
Lettre morte
Mais sa démarche est loin de faire l'unanimité et le moine fait même l'objet d'une plainte de l'Association des bouddhistes de Thaïlande. « Les moines peuvent avoir des sentiments personnels mais l'expression politique (leur) est interdite », martèle Sathien Wipornmaha, responsable de cette ONG, qui l'accuse de détruire « l'image du bouddhisme ». Même son de cloche du côté du Bureau national du bouddhisme, organisme officiel chargé de surveiller le comportement des moines. « Les moines ne peuvent pas s'engager en politique », insiste son directeur, Nopparat Benjawattantnun, qui a écrit au responsable religieux de la province de Nakhon Pathom, dont dépend Buddha Issara, pour que le moine soit mis en garde. « Mais il n'a pas arrêté » son action, constate-t-il.
Dans un pays où 95 % des habitants sont des bouddhistes pratiquants, l'un des taux les plus élevés du monde, beaucoup pensent que les dizaines de milliers de moines doivent se tenir à l'écart de la politique partisane. La participation de moines à des mouvements politiques ou sociaux n'est malgré tout pas une première. « Même si en théorie les moines sont apolitiques, en pratique quand vous regardez sous la surface, il y a toutes sortes de politiques », explique ainsi Duncan McCargo, de l'université britannique de Leeds. « Ce qui est inhabituel ici, c'est un moine de premier plan qui ne joue pas seulement un rôle de soutien », souligne-t-il, doutant que le moine fasse l'objet de la moindre sanction.
Malgré les critiques, le moine n'a pas perdu le soutien de ses fidèles, dont certains l'ont suivi jusqu'à Bangkok depuis son temple de Nakhon Pathom. « Il y a deux leaders que les manifestants respectent, Suthep et moi », explique Buddha Issara. « Si l'un d'entre nous est abattu, une foule massive sortira dans la rue, et ce sera une excuse pour le gouvernement pour utiliser la force », assure-t-il, alors qu'un meneur du mouvement a été abattu dimanche. « Nous resterons assis ici (...). Nous voulons la victoire du pays », dit-il.
(Source : AFP)


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