Le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan, lors d'un discours dans le sud de Tokyo visant à marquer la livraison d'un satellite turc fabriqué par Mitsubishi. REUTERS/Issei Kato
Le gouvernement turc a continué hier à faire le ménage au sein de la police et de la justice, soupçonnées de jouer contre lui dans le scandale de corruption qui l'éclabousse.
Au lendemain d'une purge sans précédent dans les rangs des forces de l'ordre, le ministre de l'Intérieur Efkan Ala a signé un nouveau décret par lequel il congédie 16 hauts responsables de la police. Selon le comptage fait par la presse turque, cette nouvelle purge porte à plus de 700 le nombre des policiers, parmi lesquels des officiers, démis de leurs fonctions depuis la mi-décembre. Dans le même temps, l'un des principaux procureurs d'Istanbul chargés de l'enquête, Zekeriya Öz, a été dessaisi et mis en disponibilité. Ce magistrat a été mis en cause pendant le week-end dans la presse, qui l'a accusé d'avoir passé des vacances en famille à Dubaï aux frais d'un magnat de l'immobilier inculpé dans l'enquête qu'il pilotait. Et, dans le collimateur du pouvoir figure désormais l'une des principales institutions judiciaires, le Haut Conseil des juges et procureurs, qui a annoncé mardi l'ouverture d'une enquête concernant les « pressions » exercées sur les magistrats chargés du dossier. L'AKP a ainsi déposé dès mardi soir au Parlement une proposition de loi limitant les pouvoirs de cette institution.
Outre la justice et la police, le pouvoir s'est attaqué à toute la fonction publique. L'Union européenne a aussitôt fait part de son « inquiétude » face à ce grand nettoyage et a réclamé, par la voix du porte-parole de la Commission, Olivier Bailly, une enquête « transparente et impartiale » sur les accusations de corruption qui visent directement le gouvernement islamo-conservateur turc.
Six mois après les manifestations populaires ayant fait vaciller le régime, ce scandale fait peser une menace sur l'avenir politique du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan, qui envisage de se présenter à la présidentielle d'août prochain. Alors, pour contrer ceux qu'il accuse de vouloir le renverser, M. Erdogan s'est rapproché de l'armée, qu'il avait jusque-là rangée parmi ses ennemis. C'est là un des effets les plus inattendus du scandale de corruption.
Encore impensable il y a quelques semaines, ce revirement spectaculaire s'est concrétisé dimanche. Juste avant son départ pour l'Asie, M. Erdogan s'est déclaré prêt à rejuger deux récentes affaires, baptisées « Marteau-pilon » et « Ergenekon », où des centaines d'officiers ont été condamnés à la prison pour avoir voulu renverser son gouvernement. Quelques jours plus tôt, un proche conseiller de M. Erdogan, Yalcin Akdogan, lui avait ouvert la voie en suggérant que les militaires derrière les barreaux avaient été victimes d'un « complot » ourdi par les mêmes magistrats que ceux en charge de l'enquête anticorruption. Le message a été reçu 5 sur 5 par l'état-major de l'armée turque, qui a sauté sur l'occasion de réhabiliter ses officiers et déposé une requête en révision des deux procès, au motif que les preuves retenues contre eux avaient été « manipulées ».
Aucun doute pour les observateurs, ces mouvements sont une conséquence directe de la guerre ouverte que se livrent depuis quelques semaines M. Erdogan et la très influente confrérie du prédicateur musulman Fethullah Gülen. « Le gouvernement a pris cette initiative pour enrôler l'armée à ses côtés dans la bataille qui l'oppose à la communauté (Gülen) », a écrit le journaliste Ismet Berkan dans les colonnes du quotidien Hürriyet. « Et l'armée a posé ses conditions (...) à savoir la révision des procès "Marteau-pilon" et "Ergenekon". »
L'opposition, qui a souvent dénoncé la « chasse aux sorcières » contre les militaires, a elle aussi dénoncé la duplicité du gouvernement dans ce rapprochement. Signe que cette alliance ne saurait être que de circonstance, le gouvernement a d'ailleurs lui-même catégoriquement exclu toute « amnistie » pour les militaires.
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