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« L’Égypte a pour horizon l’état d’urgence »

« L’Égypte a pour horizon l’état d’urgence »

Dossier

Loi sur les manifestations controversée et nouvelle Constitution « liberticide », les Égyptiens réinvestissent la rue en dépit de la répression implacable et sanglante. « De fait, le pays est ramené au conflit entre militaires et islamistes : le retour du même. »

Joe MEZHER | OLJ
09/12/2013

En janvier-février 2011, dans la lignée du printemps arabe, une révolution éclatait en Égypte contre le régime de Hosni Moubarak qui régnait sans partage depuis plus de trois décennies. Les manifestants réclamaient plus de démocratie et moins de corruption. Une période de transition s'installe alors, au cours de laquelle l'armée s'est arrogé le pouvoir. En 2012, jouissant de leurs libertés nouvelles, les Égyptiens ont élu Mohammad Morsi, issu des Frères musulmans, à la tête de l'État. Un an plus tard, le 30 juin 2013, une partie de la population déchantait (les laïcs) et réclamait le départ du président islamiste. L'armée, encore elle, profitant de la situation explosive, saute sur l'occasion et destitue le chef de l'État, pourtant démocratiquement élu, le 3 juillet.
Suit une période de répression violente à l'encontre des partisans de M. Morsi et des Frères musulmans. Les provocations et les affrontements s'enchaînent, faisant sombrer l'Égypte dans une nouvelle période d'instabilité. L'armée, semblant ne pas vouloir répéter les erreurs de la transition post-Moubarak, nomme un gouvernement intérimaire, chargé de gérer la transition post-Morsi et de préparer les élections générales au plus vite. Toutefois, personne n'est dupe, ce gouvernement est dirigé de facto par la puissante institution militaire.
Le nouveau gouvernement, entre autres tâches, est prié de remanier la Constitution controversée adoptée sous la présidence Morsi. C'est chose faite, le dimanche 1er décembre. Deux jours plus tard, le mardi 3 décembre, la commission constituante présente le projet de Loi fondamentale au président par intérim, Adly Mansour, qui bénéficie désormais d'un mois pour annoncer un référendum sur la nouvelle Constitution. Cependant, cette dernière n'est pas au goût de tout le monde : islamistes et laïcs confondus, qui réinvestissent donc la rue. Les premiers réclament, encore et toujours, la réhabilitation de Mohammad Morsi ; les seconds protestent contre une Constitution jugée « liberticide ».
En effet, le projet de nouvelle Constitution consolide la toute-puissance de l'armée. Selon ce texte, l'institution militaire voit non seulement ses privilèges vieux de six décennies maintenus, mais également son poids sur la vie politique égyptienne renforcé. En outre, la commission constituante a rejeté un article du projet de Constitution fixant le calendrier pour les élections parlementaires et présidentielle. Ces scrutins constituent pourtant des étapes-clés de la feuille de route établie par l'armée pour une « transition démocratique ». La raison du rejet n'est toujours pas claire : récemment, des journaux égyptiens ont fait état d'un possible changement dans la feuille de route, afin que la présidentielle se tienne avant les législatives.
Entre-temps, la répression s'est retournée contre les laïcs également. Une nouvelle loi – elle aussi controversée et rejetée par le peuple tout entier – stipule que pour manifester, il faut obtenir une autorisation préalable des autorités. L'armée a donc, fort évidemment, appliqué ce texte sur le terrain. Sans compter l'arrestation et la traduction en justice de figures emblématiques de la révolution qui a mis M. Moubarak à bas.
Tous ces éléments combinés créent une atmosphère délétère en Égypte. Adjoints aux violences confessionnelles (entre musulmans et coptes) qui secouent le pays, et l'on obtient la recette parfaite pour une désintégration de l'État. Sollicité, Jean-Sylvestre Mongrenier, chercheur associé à l'Institut Thomas More et collaborateur d'Hérodote – revue de géographie et de géopolitique –, a réalisé pour L'Orient-Le Jour un tour d'horizon du sujet.



L'Orient-Le Jour : La commission constituante égyptienne a rejeté l'article du projet de Constitution fixant le calendrier des élections parlementaires et présidentielle, pourtant prévu dans la « feuille de route », pour soi-disant remanier ce calendrier. Cela remet-il en question le référendum sur le projet de Constitution et, à plus long terme, les élections elles-mêmes ?
Jean-Sylvestre Mongrenier : On peut penser que les hommes au pouvoir en Égypte ont avant tout le souci d'organiser les scrutins électoraux à venir ; ils prendront donc le temps nécessaire à la chose. Cela dit, il leur faut aussi « cristalliser » cette vague promilitaire, le général Abdel Fattah al-Sissi, chef d'état-major des armées et ministre de la Défense, étant campé en sauveur de la patrie. Une large partie de l'Égypte semble en proie à l'unanimisme, mais, inévitablement, cette ferveur retombera. Il leur faut organiser le « consensus ».

 

Le projet de nouvelle Constitution confère à l'armée des pouvoirs importants dont celui, controversé, de juger des civils. En outre, après avoir réprimé dans le sang les Frères musulmans, Le Caire s'attaque maintenant aux laïcs. Est-ce là un début de retour au régime militaire et à l'état d'urgence en Égypte ?
Depuis le coup d'État des « officiers libres », l'Égypte est sous régime militaire. Nasser et ses successeurs, les « nassérides », sont des militaires. Lorsque, à l'évidence, Hosni Moubarak n'apparaît plus en mesure de retourner la situation, en février 2011, il doit s'effacer, et c'est un « Conseil suprême des forces armées » (CSFA) qui prend la direction de ce qui est présenté comme une « transition ». Si les Frères musulmans et leur émanation politique, le parti de la Liberté et de la Justice, remportent les élections en 2012 (législatives et présidentielle), leur marge de manœuvre est des plus étroites. En dernière analyse, les militaires conservent le pouvoir effectif et ils destituent Mohammad Morsi, le 3 juillet 2013. De fait, l'Égypte est ramenée au conflit entre militaires et islamistes : le retour du même.

 

Voitures piégées (déjouées) ou tentatives d'attentats, attaques meurtrières contre l'armée et la police (surtout dans le Sinaï)... L'Égypte sombre-t-elle à son tour dans le terrorisme et pourrait-on observer un jour une émergence de groupuscules liés à el-Qaëda dans le pays ?
Dès le coup de force du 3 juillet 2013 et l'assaut contre les partisans de Mohammad Morsi, à la mi-août, c'est une logique de ce type qui a été enclenchée. Les autorités militaires ont refusé la médiation des États-Unis ou de l'Union européenne, et l'Égypte est le cadre d'un face-à-face susceptible de dégénérer plus encore. De fait, divers groupuscules islamistes estiment que l'échec de la voie légale empruntée par les Frères musulmans légitime le recours à la violence terroriste. La volonté des militaires de conserver le pouvoir, sa pompe et ses œuvres d'une part, le sectarisme et les erreurs politiques commises par les « Frères » d'autre part (sous-estimation des forces dites de l'ancien régime et refus de toute alliance) ont empêché l'émergence d'une force tierce, d'où ce face-à-face.
Par ailleurs, l'islamisme est une large mouvance et les résultats des élections de 2012 montrent que les Frères musulmans n'ont pas le monopole de l'islam politique. Dans ce « chaudron », il y a des éléments virulents qui n'ont pas donné toute leur mesure. La situation au Sinaï donne quelque idée des risques et menaces. Certes, il y a bien un État, un État militaire, à même de conserver le contrôle de la situation au « centre », mais cela n'ira pas sans une large répression, avec tous les risques liés à la spirale terrorisme/contre-terrorisme. L'Égypte a pour horizon l'état d'urgence.

 

Des violences confessionnelles sanglantes secouent l'Égypte, surtout depuis la destitution de Mohammad Morsi. Ce phénomène risque-t-il de prendre encore plus d'ampleur, et quelle serait la place des coptes dans l'Égypte de demain ?
Les coptes ont activement participé à la mobilisation qui a précédé le coup de force du 3 juillet dernier. Leur pape, Tawadros II, a donné son aval aux militaires. De ce fait, des partisans de M. Morsi se sont déchaînés et ils ont dénoncé le « complot copte ». Églises, habitations, centres sociaux et magasins coptes ont été attaqués et brûlés. Des actes de ce type ont déjà eu lieu, sous Hosni Moubarak et pendant la période de « transition », mais pas sur un ordre de grandeur équivalent.
À l'évidence, la question confessionnelle n'est pas réglée et les coptes sont pris dans ce conflit entre les militaires, qu'ils soutiennent, et les islamistes. On ne peut que rappeler l'ancienneté et le caractère autochtone de cette communauté religieuse, son rôle dans l'émergence d'une vie politique moderne, dans l'Égypte de l'entre-deux-guerres. À mon sens, toute politique de promotion de l'État de droit et des libertés fondamentales en Égypte doit pleinement intégrer la question du sort des coptes. Sans eux, l'Égypte serait un pays tout autre. L'hypothèse de leur absence n'est pas simplement rhétorique : nombre d'entre eux émigrent en Europe et aux États-Unis. Plus largement, c'est la question des chrétiens d'Orient qui devrait être pleinement prise en compte par la France, l'Europe et l'Occident.

 

L'Égypte a multiplié les coups d'éclat diplomatiques contre les pays qui soutiennent la confrérie – comme la Turquie – et engrangé le soutien financier des pays du Golfe qui s'en méfient. Cela ne risque-t-il pas de pousser Ankara vers un très périlleux rapprochement avec Téhéran et Bagdad ?
La partie géopolitique qui se joue au Proche et Moyen-Orient est des plus complexes, avec des alliances et contre-alliances qui sont réversibles. Il y a quelques mois encore, nombre d'observateurs évoquaient un nouvel ordre sunnite régional, emmené par l'Arabie saoudite, les États du Golfe et la Turquie. Le coup de force des militaires en Égypte a donné satisfaction à l'Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis, à la différence du Qatar, et l'on a découvert le peu de sympathie des premiers pour les « Frères ». Le Premier ministre turc soutient les Frères musulmans et ne décolère pas contre les militaires. Il est vrai qu'une importante coopération régionale avait été amorcée entre Ankara et Mohammad Morsi. Cela pouvait modifier la balance des forces en Méditerranée orientale, entre les riverains du moins.
Le rapprochement de la Turquie avec l'Iran est très hypothétique, et l'on peut penser que les mouvements observés ces derniers jours sont une retombée de l'accord de Genève sur le programme nucléaire iranien. Il faut rappeler que cet accord n'est pas historique mais partiel et limité. Cet accord n'entrave que temporairement le programme iranien, le plus dur restant à négocier. Est-il le signe avant-coureur d'un changement de la politique iranienne dans la région, notamment dans le soutien apporté à la Syrie ? Si tel était le cas, un rapprochement entre Ankara et Téhéran serait envisageable, mais en l'état des choses, l'affaire syrienne les met indirectement aux prises : les deux pays sont sur les versants opposés du conflit syrien. Plus largement, il y a une rivalité régionale latente entre ces deux puissances, rivalité attisée par les reclassements en cours.
Entre Ankara et Bagdad, il y a une pierre d'achoppement : le Kurdistan irakien. Autonome de fait depuis la guerre du Golfe (1991), la région, très majoritairement peuplée de Kurdes, bénéficie d'un statut juridique d'autonomie, depuis l'adoption d'une nouvelle Constitution dans l'Irak post-Saddam. On peut parler d'une quasi-indépendance. Les liens entre Erbil et Ankara sont étroits et le gouvernement kurde exporte son pétrole vers la Turquie, sans l'autorisation de Bagdad. En retour, la Turquie exporte vers le Kurdistan irakien tout ce qui lui est nécessaire (produits alimentaires et industriels, etc.). Ce sont presque des relations d'État à État, les officiels turcs se rendant sur place sans passer par Bagdad. Face au PYD, la branche syrienne du PKK qui a pris le contrôle d'une partie du Nord syrien, Ankara et Erbil renforcent encore leurs liens. Le 16 novembre dernier, le président du Kurdistan irakien, Massoud Barzani, était à Diyarbakir, aux côtés du Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, pour soutenir le processus de paix dans les régions kurdes de Turquie.
Cela dit, il est vrai que la crise diplomatique turco-égyptienne a porté un coup supplémentaire à la politique étrangère d'Ahmet Davutoglu, le ministre turc des Affaires étrangères, initialement fondée sur le règlement des problèmes frontaliers et l'instauration de bonnes relations de voisinage. Cette politique de « profondeur stratégique », censée conférer à la Turquie un rôle central dans la région, avait pour pierre d'angle la réconciliation avec la Syrie. Aujourd'hui, la Turquie a des relations difficiles, voire exécrables avec tous ses voisins. Face à la menace d'extension de la guerre syrienne à son territoire, Ankara a dû en appeler à ses alliés de l'OTAN et demander le déploiement de missiles Patriot. Sur le plan diplomatique, il faut donc qu'Ankara manœuvre, pour éviter que les questions géopolitiques dont la Turquie est partie prenante ne fragilisent plus encore ses positions.

 

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