« L’Égypte a pour horizon l’état d’urgence »

La véritable vie des Égyptiens s’étale, enfin, sur le petit écran

Éclairage

Un vent révolutionnaire souffle sur les séries télévisées.

OLJ
09/12/2013

Hommes politiques véreux, exactions de la police ou corruption au sein de l'État : le feuilleton égyptien, emporté par l'esprit révolutionnaire, s'est renouvelé, profitant de sa nouvelle liberté pour abandonner les classiques comédies et imbroglios familiaux.
La révolution qui a renversé le président Hosni Moubarak a soufflé jusque sur les plateaux de tournage du plus grand fournisseur de feuilletons du monde arabe. Depuis le 25 janvier 2011 et le début du soulèvement populaire dans le tumulte du printemps arabe, les séries égyptiennes ne sont plus les mêmes. Elles évoquent désormais des sujets qu'on préférait éviter auparavant car ils touchaient les institutions étatiques, et en premier lieu les forces de sécurité. « Maintenant, on parle de ce que vivent réellement les Égyptiens », résume le critique de cinéma Tarek el-Shennawi.
En 2012, le feuilleton Taraf Talet (Troisième partie, en arabe) mettait ainsi en scène un général corrompu, interprété par Ahmad Fouad Sélim, qui joua dans de nombreux films du célèbre réalisateur Youssef Chahine. L'acteur estime qu'il n'a pu endosser ce rôle que parce que la révolution était passée par là. « Avant, explique-t-il, il était impossible d'évoquer les forces de l'ordre sans que la censure n'interfère. » Lorsqu'il a commencé à écrire, Mohammad Amine, qui fait partie de la nouvelle génération des scénaristes égyptiens, devait manier subtilement la personnalité des policiers qu'il mettait en scène. « On ne pouvait pas parler de la corruption de la police, dit-il, en tout cas, pas directement. » À chaque « mauvais » policier décrit, il y avait donc un « bon » policier qui redorait l'image de l'institution. Mais « maintenant, plus rien n'est interdit », affirme-t-il. « On peut évoquer toutes les institutions de l'État », renchérit M. Sélim, alors qu'avant, explique M. Shennawi, « la critique pouvait aller jusqu'au Premier ministre » mais plus haut, on n'y touchait pas.

Une courte parenthèse ?
Mais aujourd'hui, même les redoutés services de la police ne sont plus intouchables. Ainsi, durant l'été, la série Taht al-Ard (Souterrain, en arabe) évoquait un sujet particulièrement sensible dans le pays, ensanglanté par plusieurs attentats et attaques contre la minorité copte. La scène se passe dans une église : des dizaines de fidèles assistent à la messe quand soudain, une voiture piégée explose. Mais, au fil de l'intrigue, on découvre que derrière cet attentat, ce ne sont pas des terroristes qui se cachent, mais les services de sécurité, un scénario inimaginable il y a quelques années.
Finies donc les comédies familiales qui inondaient depuis les années 1960 les petits écrans de Casablanca à Sanaa, de Khartoum à Amman : maintenant, les séries veulent refléter les changements politiques et sociaux du plus peuplé des pays arabes. Mais il faut aussi compter avec la concurrence turque – produisant un flot ininterrompu de romances doublées en arabe – et la production syrienne, qui excelle dans les séries historiques, même si elle est en berne depuis le début du conflit dévastateur entre partisans et opposants au régime de Bachar el-Assad. Chaque année néanmoins, impossible d'y couper : les séries égyptiennes continuent à fleurir à l'occasion du ramadan, réunissant chaque soir des millions de téléspectateurs à travers la région.
L'arrivée des télévisions satellitaires et la multiplication des chaînes dans des États longtemps sous le joug d'une unique chaîne étatique ont poussé de nombreux jeunes à rejoindre les bataillons de scénaristes, réalisateurs et techniciens de plateaux des séries télé en Égypte. Et tous sont décidés à profiter de leurs nouvelles libertés. Ali Abou Shadi, critique de cinéma, est enthousiaste : « On ne pourra pas revenir sur les libertés acquises », assure-t-il. D'autant que « la télévision, grâce à ses chaînes privées, n'est pas liée à l'État comme l'est le cinéma ».
Mais en Égypte, une révolution en chasse une autre. Le 30 juin, des millions d'Égyptiens réclamaient le départ du successeur de M. Moubarak, l'islamiste Mohammad Morsi, destitué trois jours plus tard par les militaires. Cette « deuxième révolution », craint M. Shennawi, pourrait signer la fin de la parenthèse de liberté et le retour des « tabous imposés aux créateurs ». Car si la seule année de présidence de l'islamiste Morsi n'a pas eu le temps d'avoir un impact sur les séries, son éviction a « soudé » le public derrière l'armée, selon lui, au moment où « les forces de sécurité reprennent leurs vieilles habitudes qui pourraient tuer la liberté gagnée dans les séries ».
©AFP

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