Shadi Torbey et Kristina Raczynska saluant le public à l’issue du concert.
Dans le bel écrin des pierres restaurées et devant un autel envahi par un piano à queue au couvercle ouvert, le public remplit lentement et le centre et les nefs latérales de l'église illuminée. Arrivent devant l'auditoire Shadi Torbey, veste trois quarts sombre, cheveux un peu en bataille, chemise bordeaux et cravate anthracite, et la pianiste Kristina Raczynska, blonde comme un épi de blé, vêtue d'une robe noire.
Duo d'emblée complice pour des partitions alliant lyrisme, mélodrame, humour et poésie. En trois langues (italien, allemand et français) admirablement maîtrisées et articulées par le jeune chanteur qui devait littéralement éblouir et subjuguer l'auditoire.
Au menu, airs de salons opératiques (salotto) et ballades d'une élégante sélection vocale attestant une fine culture musicale. Se sont succédé, à travers une voix grave, ample, puissante et ductile, des pages de Rossini, Bellini, Verdi, Schubert, Loewe, Séverac, Saint-Saëns.
Trois mélodies d'une fluidité soyeuse qui rendent au répertoire italien du bel canto honneur et gloire, au sens plein du terme. Surtout avec la force de ce timbre de voix, tonnant, menaçant, caressant, sans jamais perdre la tendresse d'une remarquable virilité. Tour à tour vives, emportées et empreintes des intermittences du cœur dans tous ses états, ces pages rayonnent de tout l'art lyrique dans sa force et sa vitalité. Notamment la romance l'Esule de Verdi empruntant toute la poésie aux mots de Solera.
Suivent, sans rupture de ton mais simple changement d'atmosphère, les lieds allemands de Schubert. Jamais « Le roi des Aulnes », ses ombres maléfiques et ses visions mortuaires n'eurent de chantre plus troublant à Beyrouth que ce soir-là... Avec des intonations et des modulations impressionnantes à ravir Goethe dont les mots ici sont brusquement voilés avec ces accents caverneux et gutturaux.
Frétillante et luisante est la Truite, ce morceau culte qui a servi de base à une variation pour quintette tout aussi culte et célèbre du compositeur viennois. Pour conclure le cycle allemand, un morceau d'anthologie de Carl Loewe (lui-même chanteur baryton, par conséquent sachant parfaitement les rouages des vocalises !) pour Edward, interprété par un époustouflant sens de la dramatisation par Shadi Torbey. En plus d'un ahurissant sens des nuances et agilités vocales.
Pour conclure, l'esprit français et ses badinages. Amusantes, presque grivoises, certainement coquines sont ces ritournelles toutes en cadences joyeuses et rythmes rapides. Un tambour battant (splendides ces accords du clavier ponctués par le « rataplan », plan du chanteur) pour des amours au parfum du terroir de Déodat de Séverac.
Fantaisie médiévale et danse sabbatique pour la mort (Zig, et zig et zag, la mort en cadence...) pour des notes livrées à d'infernales bacchanales. Pour les conduire à bon port, la voix venue des entrailles de la terre de Shadi Torbey qui sait allier port de scène, diction parfaite, gestuelle contenue. Tonnerre d'applaudissements et il en méritait certainement davantage. Bon joueur et chanteur, il gratifie le public de deux bis, toujours ce visage de Janus, en alternant grands sentiments et drôlerie.
Auriez-vous jamais imaginé le My Way de Frank Sinatra traverser le temps et les frontières à travers Goethe, Pouchkine et Tchaïkovski ? Notre virtuose basse-baryton nous l'a servi sur un plateau en argent en version russe. Là aussi voyage garanti au pays de Borodine... Pour tirer la révérence, un air de musique traditionnelle américaine revisité par Aaaron Copland. Une ferme d'animaux aux bruits à faire tourner la tête des plus grands aux plus petits. Ahurissant le don d'imitation de l'artiste, à l'aise dans le registre aussi bien dramatique que comique. Et on ne dira pas la fin ni la moralité de sa chansonnette...Un vrai pied de nez pour tout pompeux sérieux.
Entre-temps, avec Shadi Torbey, élève de José Van Dam, on a sans nul doute applaudi un des plus beaux concerts de la saison.
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