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« L’autoritarisme en Turquie n’est pas mort, il a juste été restructuré »

« L’autoritarisme en Turquie n’est pas mort, il a juste été restructuré »

Interview

Didier Billion est directeur adjoint de l'IRIS. Auteur, enseignant et docteur en sciences politiques, et détenteur d'un diplôme en histoire et géographie, il est spécialiste de la Turquie et du Moyen-Orient. Il répond aux questions de « L'Orient-Le Jour » sur sa vision de la Turquie d'Erdogan.

02/12/2013

L'Orient-Le Jour : Ces derniers temps, le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan a multiplié les réformes. Elles ont une nette tendance conservatrice, voire islamiste : nouvelle loi sur l'alcool, séparation des garçons et filles dans les dortoirs universitaires, sans oublier d'autres actes symboliques comme le voile au Parlement... À votre avis, veut-il carrément islamiser la société ou cherche-t-il simplement, comme il l'affirme, un équilibre entre une partie de la société traditionnellement laïque et celle plus conservatrice ?


Didier Billion : Tout d'abord, il est important de préciser que le terme d'« islamisation » serait à utiliser en cas de volonté de mettre en application la charia islamique. Mais ce n'est pas le cas en Turquie. C'est un pays laïc, et une bonne partie de sa population est occidentalisée. Une autre, majoritaire celle-ci, est toutefois pieuse, musulmane et très conservatrice. Recep Tayyip Erdogan (le Premier ministre) a certainement le projet d'essayer de « surfer » sur ces tendances et de s'appuyer sur cette partie de la population pour essayer de mettre en place un maximum de lois dont l'aboutissement ne sera pas l'islamisation du pays dans le sens radical du terme, mais se référant à la religion musulmane pour en réalité encadrer la société. Cela ne signifie pas pour autant que les bases laïques de la société vont être modifiées de fond en comble ou disparaître. La loi sur l'alcool, par exemple, ne porte pas sur son interdiction totale ; elle pose seulement certaines conditions à sa consommation (entre autres, la restriction de vente dans les épiceries de 22 h à 6 h, ainsi qu'à toute heure à proximité immédiate des établissements scolaires et des mosquées). D'autres sujets toutefois, comme l'interdiction de l'avortement ou de la mixité dans les dortoirs universitaires, ne vont pas dans le bon sens au niveau des libertés, c'est incontestable.
Ce qui est très intéressant à observer, c'est la réaction d'une partie de la société aux décisions d'Erdogan. Les manifestants de Taksim, par exemple, ne protestaient pas contre l'islam en soi, mais contre la volonté du Premier ministre de s'ingérer dans leur vie privée. Une bonne partie de la société s'inquiète beaucoup plus de cette ingérence que d'une prétendue islamisation. En attendant, une islamisation du pays aboutira peut-être un jour, mais il ne faut pas immédiatement sauter aux conclusions.

 

Pensez-vous que le mouvement de contestation en Turquie s'amplifiera ?
Je pense que cela dépendra des lois qui seront votées. Depuis les manifestations de juin à Istanbul (les protestataires sont initialement menés par des écologistes et des riverains qui s'opposent à la destruction du parc Taksim Gezi), le mouvement a prouvé qu'il est non seulement extrêmement important politiquement, mais surtout socialement. Je considère qu'il n'y aura pas de suite à cette vague de protestations, ce n'est pas une crise gouvernementale. Toutefois, il faut mesurer toute l'ampleur de ces manifestations et du mouvement contestataire. L'hétérogénéité de ce dernier est une force – il est composé de citoyens de tous les milieux, de toutes les couches sociales et de toutes tendances : l'on y trouve des musulmans anticapitalistes comme des kémalistes, des écologistes, des féministes, etc. En même temps, cette diversité est une faiblesse : le mouvement n'a pas de leader ou de programme précis. Il n'aura donc pas de suite. Depuis cet été, il y a eu des mouvements sporadiques de contestation : à Ankara, par exemple, des manifestations contre un projet de route ont été violemment réprimées. Il y a donc une agitation sociale latente, qui ne s'éteindra pas de sitôt, mais qui peut se cristalliser et s'élargir pour devenir politique. Un parti, « Gezi », nommé en référence au parc istanbuliote à l'origine des manifestations, a ainsi été créé il y a quelques semaines, mais je pense qu'il restera infiniment groupusculaire. En outre, les partis traditionnels d'opposition parlementaire ont été totalement incapables de profiter de cette vague contestataire.

 

(Pour mémoire : La presse dans le collimateur d'Erdogan)

 

Des élections auront lieu en 2014. Ces réformes sont-elles des manœuvres purement politiques pour s'assurer le soutien d'une frange sociale conservatrice ? Et celui de pays voisins ?
Je suis tout à fait d'accord pour dire qu'en ce qui concerne les futurs scrutins – les élections municipales devraient avoir lieu en mars et la présidentielle en été –, un soutien électoral est voulu, c'est clair et net. Erdogan est une bête politique, et il sait très bien comment mener une campagne. L'exemple le plus pertinent en est celui du voile. Cela faisait des années que le débat à ce sujet faisait rage. Aujourd'hui, les étudiantes et surtout les députées ont le droit de le porter. Pareil pour le pantalon. Pour le Premier ministre, ces décisions sont un « grand progrès » démocratique, et même l'opposition lui a donné raison. Et, comme par hasard, il nous parle à présent de la mixité dans les dortoirs universitaires. Le plus important est sa démagogie, et la formulation de ses discours qui sont importantes et vont dans le sens de ce que pense justement une grande partie de la société turque. Il est certain qu'il croit profondément à ce qu'il prône, mais également qu'il multiplie les actes symboliques pour solidifier son électorat.
Il est néanmoins très intéressant de relever qu'au sujet de la mixité, une nouvelle polémique se prépare. Celle-ci a d'ailleurs commencé au sein même du parti gouvernemental AKP, puisque le vice-Premier ministre Bülent Arınç, déjà en froid avec Erdogan depuis leur désaccord sur la gestion des événements de Gezi, s'est publiquement démarqué sur cette question. Cela prouve que l'AKP est traversé d'opinions différentes qui commencent à s'exprimer.
Quant aux pays voisins, ils ne sont pas réellement déterminants. L'agenda politique d'Erdogan est exclusivement intérieur. Il a d'ailleurs été tres prudent de ne jamais mentionner d'autres pays en parlant des dossiers turcs internes.

 

Ces décisions sont-elles à votre avis une violation de la liberté d'expression ?
Je pense qu'en Turquie, le domaine des libertés individuelles et collectives est meilleur qu'il y a quinze ans, mais moins bon qu'il y a cinq ans. Ces quelque trois ou quatre dernières années, un climat liberticide s'est installé – que ce soit par rapport au droit des femmes d'avorter, au domaine journalistique, la loi sur l'alcool, etc. –, et les libertés d'expression et de pensée ont été entamées. Il y a une polarisation certaine de la société. L'autoritarisme en Turquie n'est pas mort, il a juste été restructuré.

 

(Pour mémoire : Les députées turques autorisées à porter un pantalon à l'Assemblée)

 

Ces réformes affecteront-elles l'adhésion de la Turquie à l'UE ?
Je suis très critique de l'attitude européenne dans ce dossier. Le processus de négociations a débuté en 2005 (un nouveau chapitre de négociations a été rouvert début novembre après trois ans d'arrêt, et les deux parties se disent optimistes), et c'est une bêtise énorme de la part de l'UE que d'avoir délaissé l'adhésion turque. Et si aujourd'hui l'UE n'est plus aussi exigeante concernant la Turquie, le cercle vicieux s'est installé puisque c'est justement cette erreur de l'UE qui a permis à l'autoritarisme turc de s'exprimer. Ainsi, aux trois dernières législatives, il a chaque fois fait de meilleurs scores que la fois précédente, sans oublier que l'opposition est absolument nulle et que l'AKP se croit tout permis.
Si l'UE (nonobstant ses problèmes internes de gestion et de programmes) refuse l'adhésion de la Turquie, ce n'est pas lié comme l'on pourrait le croire à l'autoritarisme turc. Il n'y a qu'à voir certains pays qui font partie de l'Union, comme la Hongrie, la Bulgarie, la Roumanie, et qui ne sont pas mieux. Je pense que la véritable raison quant à l'hésitation européenne est tout simplement d'ordre religieux, puisque c'est un pays à 99 % musulman. Ce serait hypocrite que l'UE se dote de critères d'adhésion qui prévalent de valeurs « chrétiennes », étant donné qu'elle devrait se concentrer sur le politique uniquement. Cela dit, la Turquie doit bien entendu de son côté faire de gros efforts en ce qui concerne les libertés et les droits des minorités.
Un autre problème vient du fait que l'opinion publique turque est aujourd'hui beaucoup moins enthousiaste vis-à-vis de l'UE, après avoir subi de nombreux camouflets successifs de sa part. Mais si la Turquie devait changer d'avis sur son adhésion, ce serait malheureux car je crois sincèrement qu'elle serait un plus, un gros avantage pour l'Union, et ce à plusieurs niveaux.

 

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