« L’autoritarisme en Turquie n’est pas mort, il a juste été restructuré »

L’horizon politique du « sultan » Erdogan s’obscurcit à la veille des municipales

OLJ
02/12/2013

Encore au faîte de sa puissance il y a quelques mois, le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan voit s'accumuler les nuages au-dessus de son avenir politique, à quatre mois du début d'un tunnel électoral qui doit occuper le pays jusqu'en 2015.
Vainqueur haut la main des trois derniers scrutins législatifs du pays, le chef du gouvernement islamo-conservateur domine sans partage la vie politique turque depuis plus de dix ans.
Mais longtemps loué pour le bond économique impressionnant accompli par le pays sous sa direction, celui que ses détracteurs appellent le « sultan » est aujourd'hui contesté pour sa dérive autoritaire et « islamiste », à la veille d'un scrutin local déterminant.
« Depuis qu'il a pris le pouvoir, le Premier ministre est progressivement passé d'un exercice pragmatique du pouvoir à des positions idéologiques, du travail en équipe à des décisions personnelles, de la démocratie à l'autoritarisme, de politiques pensées à d'autres plus impulsives », résume le politologue Ilter Turan, de l'université privée Bilgi d'Istanbul.
La répression brutale de la fronde antigouvernementale qui a secoué tout le pays les trois premières semaines de juin a considérablement écorné l'image de M. Erdogan, tant dans son pays qu'à l'étranger.
Ses décisions de plus en plus controversées ont également révélé des fractures au sein même de son Parti de la justice et du développement (AKP).
Ainsi, son projet de suppression des écoles de soutien privées lui vaut les critiques publiques et virulentes de la toute-puissante confrérie du prêcheur islamique Fetullah Gülen, très influente dans la police ou la magistrature et considérée jusque-là comme l'un de ses plus fidèles alliés.
Le défi lancé par le Premier ministre au réseau Gülen, qui finance un quart des écoles de soutien privées menacées par son projet, pourrait s'avérer « l'erreur de sa vie », a pronostiqué la semaine dernière un éditorialiste turc.
À plusieurs reprises, le chef de l'État Abdullah Gül et, surtout, le vice-Premier ministre Bülent Arinç, tous deux proches de la confrérie, ont osé défier l'intransigeance de M. Erdogan. Récemment, M. Arinç s'est ainsi opposé à la volonté de son chef de supprimer la mixité dans les résidences étudiantes.

Mise au pas
Sûr du soutien d'une majorité conservatrice du pays, le Premier ministre balaie toutes ces critiques d'un revers de main. « Nous allons, en frères, ajouter une nouvelle victoire éclatante à notre palmarès politique », a-t-il lancé vendredi devant ses troupes de l'AKP.
Les derniers sondages d'opinion prédisent tous le succès du camp islamo-conservateur, tant aux municipales de 2014 qu'aux législatives de 2015.
En dix ans, M. Erdogan est parvenu à consolider son pouvoir en mettant au pas l'armée, qui a provoqué la chute de quatre gouvernements depuis 1960, ou la plupart des médias.
« Le malaise suscité par la politique du Premier ministre grandit, tant dans le pays qu'à l'étranger », assure Faruk Logoglu, vice-président du principal parti d'opposition, le Parti républicain du peuple (CHP).
« La démocratie et les libertés sont menacées. Le prix de cette politique, c'est une Turquie marginalisée sur la scène internationale et divisée à l'intérieur », ajoute M. Logoglu.
Au Moyen-Orient, le soutien apporté par la Turquie sunnite aux rebelles hostiles au président syrien Bachar el-Assad l'a brouillé avec les deux principaux partisans du régime de Damas, l'Irak et l'Iran chiites.
Fidèle soutien de l'ex-président égyptien Mohammad Morsi, Ankara s'est également brouillé avec le régime qui l'a destitué. « Si vous échouez à ajuster votre politique, vous réduisez votre marge de manœuvre diplomatique et isolez votre pays », a mis en garde Hasan Cemal, l'éditorialiste du quotidien indépendant sur Internet T24. Contraint par une règle interne de son parti à renoncer à un quatrième mandat à la tête du gouvernement en 2015, Recep Tayyip Erdogan a désormais les yeux fixés sur la présidentielle d'août 2014, pour la première fois au suffrage universel.
« Les chefs à poigne veulent laisser une marque dans l'histoire », estime Ilter Turan. « Le Premier ministre est engagé à fond dans cette quête (...) mais elle conduit à l'impatience, ajoute-t-il, tant sur le front intérieur qu'à l'étranger. »
© AFP

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