Les intervenants lors du séminaire sur la neutralité. Photo Sami Ayad
Avec la fin de la guerre civile, la politique étrangère du Liban a largement été influencée par la Syrie, qui s’est chargée de promouvoir le slogan des « deux États qui partagent une unité d’action et de destinée ». Ce n’est qu’après l’assassinat de Rafic Hariri, en 2005, que le Liban a tenté d’adopter une politique plus indépendante, rendue nécessaire par les alliances régionales et la lutte des axes. La déclaration de Baabda, en 2012, venue consacrer cette politique de distanciation et de neutralité, peine pourtant à s’affermir en territoire libanais, en raison des alignements identitaires, souvent confessionnels.
Pourtant, nombreux sont les exemples de pays qui ont réussi à se rallier au camp des neutres. La Suisse et l’Autriche en font partie. Et c’est pour tenter de partager avec les Libanais une expérience qui pourrait leur être profitable que les ambassades de ces deux pays et le Centre libanais d’études (LCPS) ont tenu une série de tables rondes à l’hôtel Phoenicia, espérant aboutir à des réponses sur la question de savoir si les modèles autrichien et suisse peuvent être appliqués au Liban. La conférence, qui a réussi à exposer les parcours de la Suisse et de l’Autriche vers la neutralité, et les limites que connaît le Liban sur ce plan selon différents partis, a permis de lancer des pistes de réflexion sur l’applicabilité des modèles européens sur la scène intérieure, sans toutefois exposer une comparaison scientifique entre le Liban, l’Autriche et la Suisse, et les circonstances qui facilitent ou empêchent leur distanciation.
Après de brèves allocutions de bienvenue prononcées par Sami Atallah, directeur exécutif du LCPS, et par les ambassadeurs respectifs de Suisse et d’Autriche, Ruth Flint et Ursula Fahringer, Fadia Kiwan, directrice de l’Institut de sciences politiques à l’USJ, a présenté l’intervention principale, dans laquelle elle a affirmé que le Liban a d’abord été un refuge des minorités, avant de devenir un trait d’union entre Orient et Occident. « À l’indépendance, dit-elle, les bases d’une politique extérieure équilibrée ont été jetées. Les sunnites ont accepté de rompre avec la Syrie et les maronites avec la France, non sans déchirement. À l’époque, le Liban a hésité avant de se joindre à la Ligue arabe, craignant de s’ingérer dans des conflits qui ne sont pas les siens. Mais les événements ne lui ont malheureusement pas permis de faire perdurer cette politique prudente. » Et Fadia Kiwan d’exposer les cinq chutes qui ont entraîné le Liban loin de la distanciation : « Le conflit entre Bagdad et Le Caire et la révolution de 58 ; l’afflux des Palestiniens après 1967 et les pressions exercées pour faciliter la lutte armée de ces derniers contre Israël ; la collaboration avec Israël et l’occupation de Beyrouth qui s’en est suivie ; l’alliance de nombreuses parties à différentes périodes avec le régime syrien devenu occupant; et la chute actuelle dont témoigne notre période où les Libanais sont désormais exposés à tous les conflits et au bras de fer irano-saoudien. Aujourd’hui, la déclaration de Baabda appelle à la distanciation à l’égard des conflits armés seulement, mais toutes les parties s’y engagent-elles vraiment ? Le Liban ne s’est jamais reclus sur lui-même. Il a prospéré le plus quand il était ouvert économiquement et sur le plan touristique au monde. Cette ouverture se doit de perdurer, mais elle doit être accompagnée d’une politique qui la protège », a-t-elle conclu.
La Suisse, ou la neutralité forcée
C’est ensuite une table ronde étudiant le modèle suisse qui a eu lieu, modérée par le président de l’Association des industriels libanais, Nehmat Ephrem. L’éditeur de la Swiss Review of International and European Law, Lorenz Langer, a partagé avec l’audience les étapes les plus importantes du passage de la Suisse à la neutralité, « ce pays qui ressemble au Liban au niveau fondamental de par sa pluralité ». M. Langer a noté que la politique de neutralité a été adoptée en Suisse depuis le XVIe siècle, mais qu’elle a connu de nombreuses guerres. Tantôt perpétuelle, tantôt différentielle selon les circonstances, et parfois seulement limitée à l’intervention militaire, elle a été imposée par les forces internationales moult fois. « La Suisse n’avait pas le choix », dit M. Langer, estimant que « la neutralité est devenue pourtant ancrée dans la conscience des gens tel un dogme religieux ». « La neutralité n’est pas un but ; c’est un outil, et nous le considérons en Suisse comme faisant partie des compétences du gouvernement et non pas comme une loi », dit-il, assurant que « la neutralité requiert un équilibre des forces sur la scène extérieure entre les composantes et la disposition des États voisins à accepter cette neutralité ». M. Langer a enfin noté qu’un système fédéral est souhaité pour le succès de la neutralité.
Rami Rayes, du Parti socialiste progressiste, et Sejaan Azzi, du parti Kataëb, ont ensuite exposé leurs points de vue concernant le Liban, sans trop s’attarder sur le modèle suisse. Pessimiste, M. Rayes a estimé que le Liban n’a jamais eu de politique étrangère comme il se doit, et que la neutralité est un rêve qui n’est pas près de se réaliser. Plus optimiste, M. Azzi a souligné un progrès au Liban, « puisqu’on peut désormais parler de neutralité sans être accusé de trahison ». « La neutralité n’est pas un dogme. C’est un outil que l’on utilise en cas de besoin, pas une nécessité, mais nous avons essayé la politique des axes et avons échoué pendant plus de 60 ans. Il est temps d’opter pour la neutralité positive, qui ne nous empêchera pas de défendre des causes telles que la cause palestinienne, ou de faire partie de l’ONU et de la Ligue arabe », a-t-il souligné.
L’Autriche, ou la neutralité née d’une convergence d’intérêts
Dans un second temps, une table ronde modérée par Karam Karam, chercheur à la Common Space Initiative, s’est penchée sur le modèle autrichien, exposé par Franz Cede, ancien ambassadeur. Ce dernier a révélé que « l’Autriche avait plus d’un choix en 1955, mais a opté pour la neutralité qui a convaincu toutes les parties, car elle permettait la réalisation de notre indépendance ». « Pour l’URSS, elle constituait une garantie de ne pas assister à un ralliement de l’Autriche à l’OTAN, a-t-il déclaré. Pour les États-Unis, elle créait une lueur d’espoir de voir notre pays ancré dans la démocratie et la culture de l’Ouest », a expliqué M. Cede, notant que la neutralité n’a pas été imposée en Autriche par un traité, mais qu’elle a été stipulée dans une loi. « Nous l’avons choisie, mais nous avons pu profiter d’une convergence d’intérêts. Elle est l’aboutissement d’une volonté nationale unanime et de circonstances régionales », a-t-il conclu, soulignant que l’Autriche participe aux opérations militaires de l’ONU et de l’UE.
Le débat a enfin été clôturé par des interventions de Pierre Bou Assi, représentant les Forces libanaises, du député Ghassan Moukheiber du Courant patriotique libre, et de M. Mohammad Chatah du courant du Futur. M. Chatah a assuré que la neutralité ne peut se faire tant que tous les partis n’ont pas été désarmés, estimant que le Hezbollah n’aurait pas signé la déclaration de Baabda si elle ne jouissait pas d’un important soutien populaire. M. Moukheiber a approuvé les propos de M. Chatah concernant le désarmement, mais a jugé qu’une neutralité requiert un système de défense efficace, des institutions fonctionnelles et un État civil laïque. Il a révélé être d’accord avec la transformation de la déclaration de Baabda en loi. Quant à Pierre Bou Assi, il a déclaré que « la neutralité doit se faire pour protéger les Libanais d’eux-mêmes, puisqu’ils ont une tendance machiavélique à recourir aux forces étrangères pour intimider leur partenaire dans le pays ». Le responsable FL a posé la délimitation des frontières, la souveraineté politique et la souveraineté sécuritaire, comme conditions pour le succès de la neutralité. Et de poursuivre : « N’oublions pas que le but ultime doit être notre propre confort et prospérité. Faisons notre “coming-out” et n’ayons pas honte de chercher la paix, loin des conflits idéologiques et des guerres cosmiques, souvent inutiles. »
En bref, qu’il tente d’user de son entourage pour jouir d’une neutralité acquise ou qu’il attende qu’elle lui soit imposée, le Liban a sans aucun doute de nombreuses affaires intérieures à régler pour assurer le succès d’une expérience aussi difficile à gérer que la neutralité.
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21 h 11, le 21 novembre 2013