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À La Une - L’Éditorial De Issa Goraieb

Le passé et ses pièges

Les croyances et les rites qui leur sont propres, c’est sacré, tabou. Et c’est tant mieux, surtout dans un pays comme dans le nôtre où coexistent acrobatiquement, car elles se bousculent un peu trop souvent, une bonne douzaine et demie de familles spirituelles. Que l’on ne voie surtout pas, dès lors, dans les lignes qui suivent, la moindre atteinte aux pratiques religieuses de cette importante, essentielle et très respectable minorité, que constituent les chiites du Liban qui viennent de s’adonner, comme tous les ans, à la commémoration de la Achoura.

 

Il s’agit là, comme on sait, de la douloureuse évocation du martyre de l’imam Hussein, petit-fils du Prophète, tué au VIIe siècle durant la bataille de Kerbala (Irak) par l’armée du calife omeyyade, ce qui devait donner lieu au grand schisme entre sunnites et chiites. En cette journée du souvenir, il est de tradition, pour les jeunes fervents, de s’ensanglanter le crâne ou le dos à coups de lames. La mortification n’est guère, au demeurant, l’apanage des chiites. Ainsi, il est courant que les ermites chrétiens s’infligent stoïquement le supplice du cilice ; des pénitents se flagellent à l’aide de chaînes en Espagne, et certains Philippins vont même jusqu’à se faire crucifier – à mort parfois – le vendredi saint.


Ce qui dérange cependant, ce qui heurte, consterne et même effraie, c’est quand le verbe politique ou idéologique vient détourner – et donc dénaturer – les manifestations de foi. C’est bien ce qui s’est malheureusement produit dans la banlieue sud de Beyrouth où des dizaines de milliers de personnes avaient répondu à l’appel au rassemblement lancé par le chef du Hezbollah. Courageuses certes, et même téméraires, étaient les apparitions en personne – et non plus à travers un écran géant de télévision – auxquelles s’est risqué, deux jours de suite, un homme dont les résidences et les déplacements sont tenus rigoureusement secrets par mesure de précaution. Mais Hassan Nasrallah ne défiait pas, ce jour-là, les seuls assassins en puissance. Incendiaires, outrageux jusqu’à la provocation auront été en effet ses propos, aux yeux – et oreilles – du reste du pays.


Que le leader chiite se montre plus soucieux des intérêts de l’Iran et de la Syrie que de la sécurité du Liban, dans le même temps qu’il taxe ses adversaires d’aliénation à l’étranger, est regrettable bien sûr, mais guère chose trop nouvelle. Il en va de même de son mépris souverain des craintes ou réserves que suscite, auprès de millions de Libanais, l’entêtement de la milice à guerroyer aux côtés de la sanglante tyrannie baassiste, quitte à attirer sur le pays la vindicte des rebelles syriens.


C’est surtout au plan des projets de société que ces deux discours auront atteint des sommets d’extravagance, choquant non plus des individus, cette fois, mais des communautés entières ou presque. Par opposition à la mini-Sparte guerrière qu’il prône, Hassan Nasrallah a cru bon ainsi de vouer aux gémonies le très envié centre d’affaires et lieu de tourisme que fut le Liban durant son âge d’or. C’est là qu’il a paru consentir à ses seuls alliés chrétiens du courant aouniste la latitude (le droit ?) de fréquenter... les bars ! Et dire qu’il n’est question que du péril salafiste menaçant le tissu national...


Un Liban prospère et en paix n’est pas forcément un lupanar, comme veulent le faire accroire ceux qui s’acharnent à défigurer le passé. Ou à perpétuer au contraire un autre passé, vieux de plus de treize siècles celui-là, comme l’illustrent ces tensions sectaires, souvent sanglantes, qui gangrènent en ce moment une bonne part du monde arabo-musulman. Les derniers discours ne sont pas de nature à décrisper la situation. Par la virulence des harangues comme par le décorum et la massive mobilisation populaire, c’est en effet le culte de la revanche, sinon de la vengeance, qui a transparu derrière l’habituelle exaltation du martyre et de la résistance.


Exceptionnellement triste en vérité était, cette année, la Achoura.

 

Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb

Les croyances et les rites qui leur sont propres, c’est sacré, tabou. Et c’est tant mieux, surtout dans un pays comme dans le nôtre où coexistent acrobatiquement, car elles se bousculent un peu trop souvent, une bonne douzaine et demie de familles spirituelles. Que l’on ne voie surtout pas, dès lors, dans les lignes qui suivent, la moindre atteinte aux pratiques religieuses de cette importante, essentielle et très respectable minorité, que constituent les chiites du Liban qui viennent de s’adonner, comme tous les ans, à la commémoration de la Achoura.
 
Il s’agit là, comme on sait, de la douloureuse évocation du martyre de l’imam Hussein, petit-fils du Prophète, tué au VIIe siècle durant la bataille de Kerbala (Irak) par l’armée du calife omeyyade, ce qui devait donner lieu au grand schisme entre sunnites et...
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