Vos amis sont désormais des êtres de lumière, des photos sur un écran, des pensées désincarnées, des éditeurs automatiques de citations. Le matin, au saut du lit, ils écrivent « Bonjour! » pour personne, s’ils sont de bonne humeur, ou une phrase désobligeante pour « cette p... de vie », si le pied gauche a été le plus rapide. Au fil de la journée, selon arrivage et disponibilité, vous serez informé, photos à l’appui, de leurs états d’âme, du détail de leurs repas, de leur nouvelle coiffure, de leurs projets pour la soirée. Trop d’exhibitionnisme a tué l’exhibitionnisme, et le concept a disparu. Attardés du XXe siècle, handicapés de l’autopromotion, si vous vous excluez de ce processus, acceptez de ne pas exister. Nous sommes venus au monde en plusieurs dimensions, dont la spirituelle qui nous confère une mesure supplémentaire. Mais notre époque nous préfère bidimensionnels. Hauteur, largeur, surface, de quoi tenir dans une photo, point.
Nous ne mangerons plus rien sans avoir pris soin de photographier nos plats. Non pas pour nos archives ni pour en communiquer la recette, mais pour partager avec le reste de l’humanité le souvenir de ce que nous nous apprêtons à consommer. Autrement dit à détruire. Mais ces photos qui partent inconsidérément sur Instagram ne sont, comme le nom de l’application l’indique, que des instants eux-mêmes voués à disparaître, car nous ne les stockerons pas éternellement. D’où ce besoin haletant de sans cesse alimenter la bête, poster, photographier, poster, cliquer, surtout continuer à occuper l’écran des autres par crainte de tomber dans l’oubli. Nous ne prenons plus nos photos pour immortaliser un moment. Nous fabriquons le moment en fonction de la photo. Ainsi, jamais Halloween n’a été célébrée avec autant de sophistication et d’artifices. De fête bon enfant, c’est carrément devenu effets spéciaux, music-hall et Cirque du Soleil. Pour quelques clics de plus, quelques cœurs, ce chiffre en haut à gauche, véritable marqueur de popularité, on serait prêt à se damner.
Sans cesse en représentation, bientôt nous n’aurons plus rien à raconter. Une image vaut mille mots, maudite soit l’image. Elle nous pousse en douce hors de la réalité, résume nos vies à une série stroboscopique d’instantanés jamais pleinement vécus parce que saisis pour être montrés. On voudrait presque mourir pour poster de belles funérailles.


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Regarder, être regardés, suivre, être suivis… La consommation d’images a envahi nos vies. Si beaucoup sont accros aux réseaux sociaux - Facebook, Twitter, Instagram, c’est parce qu’ils ont besoin d’être reconnus et aimés. Mais dans un univers qui glorifie la soif de tout voir en toute transparence, il devient compliqué de protéger son intimité. Antoine Sabbagha
13 h 20, le 07 novembre 2013