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À La Une - L’Éditorial De Issa Goraieb

Des piranhas dans votre réservoir

Pour fonctionner correctement, toute machine a besoin d’être bien huilée. Le lubrifiant naturel pour un État, ce sont ses ressources, qu’elles soient naturelles ou autres. Le drame, cependant, c’est quand, au lieu de baigner les rouages des institutions et administrations publiques, le précieux liquide sert surtout à graisser la patte des négociants en politique.

Cette véritable manne du ciel que sont les hydrocarbures enfouis dans les entrailles de la terre, ou bien alors sous les insondables profondeurs marines, n’a pas été donnée à tous les peuples. De surcroît, même les mieux dotés de ces peuples ne sont pas forcément les plus heureux, du moment que dans certains royaumes des sables bénis du dieu pétrole, l’or noir est propriété du prince. Et si ces richesses sont plus convenablement traitées dans le monde industrialisé, on peut y constater néanmoins l’exorbitante puissance de ces gouvernements de l’ombre, faiseurs de rois et fauteurs de guerres à l’occasion, que sont les cartels pétroliers.

Telle Alice débarquant au pays des merveilles, notre petit pays est aujourd’hui au seuil d’une ère aussi grisante qu’inconnue. Il passait pour le château d’eau du Proche-Orient : titre que lui envient de malveillants voisins mais que lui dénieront avec humeur ses propres citoyens privés par une endémique médiocrité gouvernementale du liquide de vie. C’est en propriétaire de gisements sous-marins de gaz et de pétrole d’une ampleur inespérée que se retrouve soudain le Liban. Et pour ne rien changer, ce n’est pas le peuple désabusé, mais l’establishment au pouvoir qui en attrape le vertige. Le trésor n’a pas dépassé le stade du papier que c’est déjà la ruée, qu’appétits insatiables et sourdes luttes d’influence se conjuguent pour opposer jusqu’à des alliés siégeant côte à côte dans le même gouvernement d’expédition des affaires courantes.

Le fait est qu’à plus d’un égard, ces affaires-là n’ont vraiment rien de courant. Sous les flots bleus de notre zone économique exclusive, il y a de quoi gommer d’une chiquenaude notre énorme dette publique et faire reverdir à une économie passablement étiolée. Le pactole a attiré comme des mouches une cinquantaine de compagnies de prospection et d’exploitation, qui attendent de l’État libanais qu’il définisse et délimite ses blocs offshore, puis qu’il cautionne les futurs contrats de production. Il n’y va pas seulement, cependant, de ces juteuses commissions que se disputent traditionnellement – et le plus impunément du monde – les puissants, comme cela s’est vu, entre autres, ces dernières années, lors de la reconstruction de Beyrouth ou de l’attribution des stations de télévision et des licences d’opération de téléphonie mobile. Par-delà ces pratiques mafieuses, ce sont de larges tranches de pouvoir, de redoutables leviers de contrôle sur les richesses nationales qui constituent le véritable enjeu de l’actuelle foire d’empoigne.

Par quelle zone marine, le nord ou le sud, entamer les travaux ? La question fait débat en ce moment mais en réalité, elle a bien de la peine à en camoufler maintes autres ; la moindre de celles-ci n’est pas celle de savoir entre quels bénéficiaires (les régions, les communautés, les clans et leurs parrains ?) on devra répartir des rentrées gazières et pétrolières qui appartiennent à tout le peuple.

Le Liban divisé, désorganisé est-il réellement apte à gérer son trésor en bon père de famille, à en faire profiter équitablement tous ses fils, à le protéger contre les piranhas du cru et les requins du dehors ? Si consternant est le tableau qu’on se prend à croire qu’il vaut peut-être mieux laisser dormir un peu plus longtemps les promesses de la mer.

Issa GORAIEB

igor@lorient-lejour.com.lb

Pour fonctionner correctement, toute machine a besoin d’être bien huilée. Le lubrifiant naturel pour un État, ce sont ses ressources, qu’elles soient naturelles ou autres. Le drame, cependant, c’est quand, au lieu de baigner les rouages des institutions et administrations publiques, le précieux liquide sert surtout à graisser la patte des négociants en politique. Cette véritable manne du ciel que sont les hydrocarbures enfouis dans les entrailles de la terre, ou bien alors sous les insondables profondeurs marines, n’a pas été donnée à tous les peuples. De surcroît, même les mieux dotés de ces peuples ne sont pas forcément les plus heureux, du moment que dans certains royaumes des sables bénis du dieu pétrole, l’or noir est propriété du prince. Et si ces richesses sont plus convenablement traitées dans le...
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