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Culture

Jihad Darwiche invite les femmes de Tahrir à raconter la révolution...

Spectacle Avec son nouvel opus, « Le Jour où l’espoir... », le conteur libano-français Jihad Darwiche a convié la révolution de la place Tahrir (Égypte) à l’Espace 89 à Villeneuve La Garenne (région parisienne), dans le cadre du Festival Rumeurs urbaines du conte et des arts de la parole.
19/10/2013

Ce sont Nadia, Leila, Asma, Yousra, Marie et d’autres qui ont embarqué le public dans ces «récits de vie», tranches d’histoires, petites et grandes, qui ont fait toute la différence.
Sur scène, pas de décor, juste des chaises noires – figurant les manifestants – occupent l’espace par petits groupes. Nous sommes place Tahrir. Et Jihad Darwiche va aller d’un groupe à l’autre, d’une chaise à l’autre, pour faire entendre la voix de tous et toutes ces anonymes qui ont fait l’histoire... à leur insu. Et comme pour mieux délimiter le temps et l’espace de cette rencontre, comme pour mieux nous inviter à le rejoindre dans son imaginaire, il allume une bougie. Le voyage peut commencer. 


«Ce sont des récits de femmes, sur la place Tahrir, au début de la révolution égyptienne de janvier 2011. C’est au Caire, mais cela pourrait être n’importe où ailleurs», explique Jihad Darwiche, en préambule.
Des notes de oud soutenu par une tabla. «Il y a une fleur sur la place Tahrir; il y a une fleur dans la tempête; (...) dans la barbarie, elle chante un chant de liberté. » Sur ces paroles écrites par Darwiche, mises en musique et chantées par Jean-Michel Arnaud, tout est dit ou presque. L’espoir toujours, malgré tout.
«C’est le 1er vendredi, le vendredi 25 janvier 2011, le vendredi de la colère. On a l’impression que tout le pays est rassemblé là», c’est une femme de 68 ans qui raconte: «J’ai passé toute ma vie la tête baissée, j’avais peur, peur de tout... Aujourd’hui, l’écorce s’est fissurée, l’espoir est entré dans mon cœur. Je remercie Dieu de m’avoir laissée vivre assez longtemps pour connaître ces moments-là.» Un premier témoignage sans fioriture, mais qui pose déjà le décor.
«Je m’appelle Nadia, j’ai 50 ans. Émigrée au Canada depuis longtemps, j’étais revenue m’installer au Caire. J’ai peur de la foule. Mais “phobique or not phobique, il faut y aller”! Ces femmes refusent de se payer le luxe de choisir de rester chez elles. Ce qui se passe est historique, et elles veulent en être.»
Puis c’est Leila, une grand-mère, qui descend dans la rue, va vers les soldats, confiante. Elle transporte médicaments, ravitaillements, denrées utiles. Elle s’étonne de toutes les tentes place Tahrir et de toute cette parole qui se libère et qu’on écoute. «Une Égypte nouvelle était en train de naître. Pour la première fois, je me suis sentie citoyenne à part entière», s’exclame-t-elle.


C’est tout naturellement que la voix éraillée de cheikh Imam, la voix des «damnés de la terre», fait une intrusion, créant une diversion dans ces récits qui deviennent de plus en plus pointus, humains. Chanteur compositeur égyptien engagé, révolutionnaire, cheikh Imam et son acolyte, l’inséparable parolier Najem, en ont passé des années en prison. Et la prison justement, c’est Asma, 30 ans, militante engagée politiquement, qui va en parler. Entre 2008 et 2010, en raison d’une corruption endémique, le pays connaissait déjà de nombreuses manifestations et grèves ouvrières. C’est en prison, où elle est retenue en juin 2010, suite à sa participation à des manifestations, que Asma apprend à parler simplement à ses concitoyens des combats et revendications menés. «Moubarak est tombé, mais l’armée l’a remplacé, constate-t-elle. Nous vivons un recul, mais la révolution n’est pas finie.»
Yousra parle de sa sœur Sara qui rêvait de quitter le pays, mais qui a changé d’avis avec la révolution. «Quelle magie a fait que pendant 18 jours nous avons été solidaires place Tahrir? Pourquoi nous en sommes arrivés à ça?» se demande-t-elle, sans récrimination, juste par besoin de comprendre.
Toutes ces femmes ont un point commun: elles sont conscientes de vivre un moment-clé de leurs vies. Ces histoires singulières, touchantes, émouvantes, révoltantes confinent toutes à l’universel.
Les témoignages se suivent et ne se ressemblent pas. Chaque récit offre un regard différent sur ce qui se passe, là, presque sous nos yeux. D’histoire en histoire, le spectateur a l’impression d’avoir fait le tour de la place révoltée. C’est fascinant.

Sortie de chantier
Jihad Darwiche a présenté son nouveau spectacle en sortie de chantier. À l’Espace 89 de Villeneuve La Garenne, pendant cinq jours, il a travaillé à cette première étape qui lui a permis de peaufiner ses textes, sur le fond comme sur la forme. Il a surtout travaillé la mise en lumière et en espace de cette création avec la complicité de Hervé Bontemps.
En tout, il a bouclé dix histoires: «Sept ont été prises dans un livre d’Imad Farwat, Égyptien qui a recueilli des dizaines de témoignages de femmes égyptiennes dès janvier 2011. Les trois autres récits, je les ai écrits à partir de témoignages dans des journaux ou sur Internet», explique Jihad Darwiche. 


Pourquoi son choix s’est-il porté sur ces femmes-là? «Parce que je souhaitais parler de femmes qui n’ont pas l’habitude d’être dans des manifestations. Il n’y a que deux témoignages de militantes, les autres ont toutes été happées par la révolution.» Et d’ajouter : «J’aime les gens simples qui font avancer l’histoire à leur insu.» Les femmes n’ont pas été sa «cible» au départ. «Leurs témoignages se sont imposés, au fur et à mesure, comme une évidence. Les témoignages des femmes sont plus significatifs.» Et d’affirmer : «Pour moi, l’indice de l’évolution d’une société, c’est le rôle que les femmes y jouent. En Égypte, nous sommes dans une société traditionnelle qui cherche de plus en plus à garder les femmes cloîtrées. La pression sur elles était bien plus grande que sur les hommes. Malgré tout cela, dépassant leurs peurs, elles y sont allées.» Plus qu’un hommage, une évidence à rappeler encore et encore: sans les femmes, pas de changement qui tienne. 


Cheikh Imam avait forcément sa place dans ces récits: «Il a accompagné ma jeunesse, explique le conteur. Et il a décrit ce qui se passait déjà en Égypte il y a 30 ans. Et c’est toujours d’actualité. Et surtout, les jeunes place Tahrir ont repris ses chansons.» Quant aux ambiances sonores de la place qui viendront compléter le tableau, pour Jihad Darwiche, «la place Tahrir est au même titre que les protagonistes, un personnage à part entière. C’est un lieu qui a une grande importance pour les Égyptiens. Je voulais qu’il soit bien présent». 


Avec les épopées et les récits de vie, Darwiche s’éloigne des Mille et Une Nuits, se serait-il lassé de Shéhérazade et de ses histoires à tiroir? «Pas du tout, affirme-t-il. La force des Mille et Une Nuits, c’est que ces contes sont intemporels. Ils touchent toujours ceux qui les écoutent. Et raconter des contes traditionnels est une forme de résistance. La culture est notre base de résistance, il ne faut jamais l’oublier. Un conte traditionnel construit un citoyen car il nourrit son imaginaire, l’aide à faire ses choix. Aux pires moments, les femmes s’occupaient des enfants en leur racontant des histoires, elles ne se sont pas trompées là-dessus», rappelle-t-il. « Mais j’ai besoin aussi de parler de ce qui se passe autour de moi, aujourd’hui», conclut-il.

 

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