Le voile, officiellement autorisé sauf dans l’armée, la police et la magistrature ? Une réforme « historique » pour M. Recep Tayyip Erdogan, « un pas vers la normalisation », la fin d’« une période sombre ». Diable ! Circuler la tête découverte, c’était donc, et on ne le savait pas, un viol du droit de culte, tout comme bannir la barbe pour les hommes. Et cela depuis 1925, en vertu d’un décret signé par Atatürk... Mais le Parti de la justice et du développement (AKP) veillait au grain, dont le chef a respecté un engagement pris en 2000, en pleine campagne électorale, et mis à exécution dès 2008 dans les universités. Mardi, le quotidien progouvernemental Sabah exultait, en des termes débordant de lyrisme : « La honte rejetée dans les limbes de l’histoire », écrivait-il.
Par-delà une question, celle du voile, qui divise aujourd’hui, il convient de le reconnaître, jusqu’aux pays européens, il y a l’inquiétude, qui sourd déjà, de voir se transformer en obligation ce qui est présenté comme étant une normalisation. Il y a aussi que la liberté accordée aux femmes de se voiler le chef survient aux lendemains d’autres mesures dont la moindre n’est certes pas la surtaxation de l’alcool et les restrictions à sa vente. Il y a enfin ces premiers signes d’une prochaine fin de la lune de miel entre l’AKP et une frange de la population que sont les mouvements violents de mai-juin derniers à la suite de l’affaire dite du parc de Gezi, un prétexte pour une vague de protestation contre un style de gouvernement jugé par trop autoritaire.
Pour autant, nul ne saurait accuser le Premier ministre d’avoir trop soudainement décidé de passer à la vitesse supérieure, ni d’invoquer pour justifier son action des raisons spécieuses. Il est exact que des femmes voilées voient maintenant s’ouvrir devant elles les portes jusque-là fermées de l’administration. Il est tout aussi vrai sans doute que M. Erdogan songe à 2014, quand, ne pouvant plus assumer un quatrième mandat, il lui faudra passer la main. Ce qui explique qu’à aucun moment il n’a cherché à démentir la rumeur qui le verrait alors solliciter la présidence de la République, un poste occupé par Abdullah Gül.
Le malaise vient plutôt de la difficulté pour lui de « contenter tout le monde et son père », en l’occurrence de tendre d’une main la carotte aux Kurdes pendant que l’autre main tient le bâton qui tape tantôt sur les fidèles à l’héritage de Mustafa Kemal et tantôt sur certaines composantes de la société turque – on songe en particulier aux alévis*. Il faut croire que la tactique s’est révélée payante puisque la cote de popularité du parti au pouvoir ne cesse de monter, provisoirement il est vrai, ce qui constitue un phénomène propre – pour peu que l’on tienne compte de l’état d’esprit qui prévaut dans les rangs de l’armée depuis l’épuration intervenue au niveau de son commandement et de l’épilogue du procès Ergeneokon – à élargir un peu plus encore le fossé qui sépare entre elles les différentes couches de la population. Bénéficiaires jusqu’à présent de cette politique, les membres du Partiya Karkerên Kurdistan (PKK) viennent de bénéficier d’un paquet de réformes au nombre desquelles figure la levée d’un interdit frappant l’utilisation de certains caractères de l’alphabet comme les lettres x, q et le w inexistantes dans la langue turque.
Les opposants du Parti républicain du peuple font état d’un agenda islamiste secret dont le contenu est en cours d’application. Le temps semble leur donner partiellement raison si l’on considère le chemin parcouru depuis 2012, l’emprise de plus en plus lourde sur la presse et l’infiltration de la politique jusque dans le monde du sport. En exploitant la vulnérabilité financière des journaux et des divers clubs de football, comme il l’avait fait pour les journaux, le régime entreprend de les neutraliser, à défaut de les gagner à sa cause, ici en imposant une sorte d’autocensure, là en empêchant les slogans politiques lors des matches.
« Heureux celui qui se dit Turc » : c’est en ces termes que se concluait le serment des écoliers. Est-ce parce qu’il n’est plus de mise qu’il vient d’être interdit ?...
* Lire à ce propos l’article de Halil M. Karaveli « Erdogan stokes the sectarian lines » publié par l’International Herald Tribune dans son édition de mardi 8 octobre.

