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Nos lecteurs ont la parole

Pour Antoine Ghanem...

Par Nay GHANEM
Antoine Ghanem... Je sais que tu sais que j’aurais aimé revoir la sincérité de ton sourire, la sérénité et la tendresse de ton regard. J’aurais aimé croiser à nouveau ton regard complice, t’écouter.
Aujourd’hui, je prends mon courage à deux mains et je te parle pour briser le lourd silence qui s’est installé entre nous. Je te parle et je sais que tu n’es pas indifférent. Je t’envoie mes mots à travers le vent. Je supplie les nuages et espère qu’ils te transmettent fidèlement mon message et ma voix.
Après ton départ, j’ai retrouvé Dieu. J’ai fait aussi la connaissance d’une peur, la peur de vivre et subir un lendemain incertain dans un pays qui sombre dans la folie des attentats. Avec toi, on n’avait jamais croisé cette peur. On était libre comme le vent, comme les vagues de l’océan. Tu avais toujours cette attitude, ce «tout va bien», même quand les moukhabarate étaient sous notre immeuble, et qu’on faisait les capricieux et refusait de monter à la maison. Tu jouais à «la vie est belle». Mais toi, qui te protégeait? Avais-tu peur? Toi qui as tout vu, tout subi. Toi qui as connu et géré l’occupation, la collaboration, la trahison, la corruption, la guerre, les exactions contre ton pays, ton parti et ton peuple.
Tu sais, la famille a grandi. Et nous, tes protégés, sommes devenus subitement des hommes et des femmes qui assument et assurent. Ton départ nous a fait mûrir. Comment allons-nous justifier à nos enfants ton absence? Quel mensonge pour ennoblir et farder la vérité? Quoi dire pour ne pas les décevoir, ne pas les briser? C’est notre tour de jouer à «la vie est belle». Et c’est monstrueusement douloureux. La vérité est surréelle. Tu étais un homme exceptionnel et tu es demeuré le même, égal à toi-même. La même lumière a toujours éclairé tes yeux. Tu as aimé infiniment. Tu t’es donné inconditionnellement. Pourquoi t’ont-ils assassiné? Pourquoi cette terre à qui tu as tout donné ne t’a pas protégé? Pourquoi n’a-t-on pas pu ni su te protéger contre eux, contre toi-même? Pourquoi la justice que tu as servie loyalement et gratuitement n’a pas dit un mot sur ton assassinat (politique)? Comment veux-tu qu’on explique ce surréalisme aux petits? J’ai honte.
Tu as défendu ta cause avec conviction, mais sans idéologie. Elle est juste parce que tu l’as ennoblie par ton action quotidienne, la pureté de ton engagement, ta stabilité émotionnelle, ta faculté de
surpasser et de pardonner, ta fidélité à tes valeurs, ta constance, ton respect et ton silence.
La patrie, tu y as cru ardemment, joliment et innocemment. Tu as cru aux Cèdres – décrits dans la Bible –, à Byblos – qui a donné l’alphabet –, à Béryte – qui a donné le droit –, au Phénix qui renaît après s’être consumé. Tu as cru au Liban, berceau des civilisations. Autrefois, j’y ai cru parce que tu y as cru. Aujourd’hui il est extrêmement difficile pour moi de croire aux mythes nationaux. Pour moi c’est toi qui leur donnais une crédibilité et une légitimité par ta discipline, ton autorité morale et ta foi. Ils sont morts avec toi car ils ne t’ont pas protégé.
L’amour que tu portais pour nous n’a pas pu arrêter ou freiner ton engagement. Tu as consciemment refusé l’exil quand tu étais menacé sauvagement. Tu y as vu une humiliation, une trahison. Tu n’as pas résisté aux prières de tes camarades, partis eux aussi avant l’heure, qui t’enchantaient, t’envoûtaient comme un chant de sirènes. On t’appelait de notre côté, mais tu n’écoutais plus. Mentalement, tu étais déjà avec eux.
Ce pays et ce peuple valent-ils la peine? Je ne sais pas. Je ne sais plus... Toi tu y as cru. Dis-moi que tu y crois encore. Et si tu n’y crois plus, j’espère qu’un jour tu y as cru vraiment. J’espère qu’on ne t’a pas trop déçu. J’espère que tu n’es pas déçu de moi, les nuits où j’ai peur et toutes les fois où je doute et j’abandonne. J’attendrai avec patience pour croiser à nouveau ton regard et je sais que tu m’attendrais en silence.
Antoine Ghanem... Je sais que tu sais que j’aurais aimé revoir la sincérité de ton sourire, la sérénité et la tendresse de ton regard. J’aurais aimé croiser à nouveau ton regard complice, t’écouter. Aujourd’hui, je prends mon courage à deux mains et je te parle pour briser le lourd silence qui s’est installé entre nous. Je te parle et je sais que tu n’es pas indifférent. Je t’envoie mes mots à travers le vent. Je supplie les nuages et espère qu’ils te transmettent fidèlement mon message et ma voix.Après ton départ, j’ai retrouvé Dieu. J’ai fait aussi la connaissance d’une peur, la peur de vivre et subir un lendemain incertain dans un pays qui sombre dans la folie des attentats. Avec toi, on n’avait jamais croisé cette peur. On était libre comme le vent, comme les vagues de l’océan. Tu avais...
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