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À La Une - L'homme De La Semaine

Jeff Bezos, le numéro un du e-commerce s'offre du papier

Le fondateur d'Amazon a racheté le Washington Post pour 250.000 millions de dollars.

Jeff Bezos, fondateur et PDG d'Amazon, est le nouveau patron du quotidien americain The Washington Post. AFP/Emmanuel Dunand

D'ici moins de deux mois, Jeff Bezos, le milliardaire fondateur et PDG d'Amazon, deviendra le nouveau propriétaire unique du Washington Post. L'annonce de ce rachat a été faite lundi 5 aout à la surprise générale, prenant même de court les journalistes de la rédaction.

 

C'est avec ses deniers personnels que le numéro un du e-commerce, 19e fortune mondiale doté d'un patrimoine estimé à quelque 25 milliards de dollars, selon le dernier classement de Forbes, s'offre pour 250 millions de dollars le célèbre quotidien américain à l'origine du scandale du Watergate, ayant conduit à la démission du président Richard Nixon dans les années 1970.

 

Jusqu'alors le journal était détenu par la famille Graham, descendante du financier Eugene Meyer qui en avait fait l'acquisition en 1933. C'est l'érosion du lectorat et des revenus publicitaires qui ont contraint Donald Graham à céder ce joyau familial. "Des années de difficultés familières au secteur des journaux nous ont incités à nous demander s'il pourrait y avoir un autre propriétaire qui soit meilleur pour le Post", s'est-il expliqué dans le communiqué annonçant l'opération. "Nos revenus baissent depuis sept ans. Nous étions certains que le journal survivrait en notre possession, mais nous voulions plus. Nous voulions qu'il ait du succès", a-t-il ajouté.

 

Longtemps seul au centre de la politique américaine, faisant et défaisant les dirigeants politiques, le Washington Post partage désormais son influence avec des concurrents en ligne. A l'instar du site internet spécialement dédié a la politique américaine Politico, fondé en 2007 par deux anciennes plumes du Post. Tout un symbole.

 

A 49 ans, Jeff Bezos, baptisé "le perturbateur-en-chef" par le magazine Fortune, s'est fait une place au panthéon de l'internet aux côtés de figures telles que Steve Jobs (Apple), Bill Gates (Microsoft), Mark Zuckerberg (Facebook) ou encore Sergey Brin et Larry Page (le duo derrière Google).

 

Diplômé de la prestigieuse université de Princeton, ce passionné de livres et de lecture a travaillé plusieurs années à Wall Street avant de se décider à lancer sa propre entreprise. La légende veut que ce soit dans son garage que Jeffrey Preston Jorgensen, adopté alors qu'il n'était qu'un enfant par un immigrant cubain du nom de Miguel Bezos, a créé en 1994 Amazon. Livres, vidéos, produits high-tech ou pour la maison, mode, automobile et depuis peu alimentation ou œuvres d'art, rien n'arrête Amazon et son credo implacable : répondre au mieux aux attentes des clients, en leur livrant leurs commandes dans des délais records et à des prix imbattables. Presque vingt ans après son lancement, ce service d'achat en ligne pèse plus de 60 milliards de dollars.

 

Entrepreneur éclectique, Jeff Bezos n'a de cesse de diversifier ses activités, investissant dans des secteurs qu'il juge porteurs à long terme, au détriment souvent des bénéfices du groupe Amazon. Ironie du sort, s'il a fondé son empire sur le livre et l'écrit, cet "acharné du travail", comme il aime se définir, a aussi largement contribué à sa dématérialisation avec son livre électronique Kindle, une tablette qui se veut la concurrente bon marché de l'iPad d'Apple.

 

Libertarien démocrate, il a fait un don de 2,5 millions de dollars pour soutenir un référendum en faveur du mariage homosexuel dans l'Etat de Washington, adopté à une large majorité par les électeurs, rappelle John Cassidy dans le New Yorker.

 

Passionné de science-fiction, il regarde également vers les étoiles, comme le milliardaire britannique Richard Branson. Jeff Bezos a financé Blue Origin, une société qui a vocation à envoyer des touristes dans l'espace, et dispose déjà d'installations au Texas. Avec le Washington Post, Jeff Bezos ajoute une nouvelle flèche a son arc.

 

Une acquisition qui suscite un certain optimisme auprès de certains journalistes de la rédaction et d'anciennes grandes figures du journal, à l'instar de Bob Woodard, l'ex-reporter des pages locales du Post qui, avec Carl Bernstein, est à l'origine de Watergate. "Ce n'est pas comme Rupert Murdoch qui achète le Wall Street Journal, c'est quelqu'un qui croit en les valeurs que le Post défend avec acharnement. Je ne vois donc aucun inconvénient à cette vente", a-t-il déclaré mardi sur le plateau du Morning Joe sur MSNBC. Un avis partagé par Carl Bernstein, qui espère voir Jeff Bezos revitaliser non seulement le Washington Post mais également "le secteur des médias lui-même, en combinant le meilleur des valeurs journalistiques avec le potentiel de l'ère numérique." Très confiant, Carl Bernstein va même jusqu'à espérer que l'arrivée du PDG d'Amazon dans le monde des médias permettra d'accoucher d'un "modèle commercial qui financera la renaissance d'un métier essentiel pour Washington, le journalisme américain et le monde".

 

Si la nouvelle a plutôt bien été accueillie, il en demeure pas mois qu'elle en intrigue plus d'un. Beaucoup s'interrogent encore sur les motivations de Jeff Bezos.

En rachetant le Post, Bezos fait-il oeuvre de charité? En 2012, il déclarait dans les colonnes du Berliner Zeitung être certain qu'il "n'y aura plus de journaux papiers dans vingt ans. Peut-être en tant que bien luxueux certains hôtels voudront proposer à leur client cet extravagant service. Mais la presse papier ne sera pas la norme dans vingt ans."

 

Peu d'observateurs croient que son investissement soit purement philanthropique. Certains voient en revanche dans cet achat un moyen pour Jeff Bezos de peser politiquement. Les géants du Net et de l’électronique sont de plus en plus sous surveillance outre-Atlantique, notamment pour des raisons fiscales. Et Amazon est moins connectée aux sphères politique et économique que ses concurrents. Le Washington Post aiderait Jeff Bezos, militant pour les libertés civiles, à s'installer dans l’establishment américain.

 

En gage de sa bonne foi, Jeff Bezos aurait demandé à ce que le rédacteur en chef, le directeur éditorial et Katharine Graham, PDG du groupe Washington Post Media, restent à leurs postes après la vente.

 

 

Alan Mutter, fin connaisseur du monde d'internet, avance lui une autre explication. « Pourquoi Bezos aurait-il surpayé ? s’interroge-t-il sur son blog. Parce qu’il s’aperçoit que la valeur de la marque dépasse de loin ses performances actuelles. » Cet analyste américain imagine que le Post pourrait se servir des mêmes technologies qu’Amazon pour recommander des contenus à ses lecteurs ou embarquer son application par défaut sur la liseuse d’Amazon, le Kindle.

 

 

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