Ou alors, c’est la roulette russe, localement syrienne. Car, à bonne école depuis un demi-siècle, les dirigeants du pays voisin, menant de main de maître des ouailles muselées à souhait, n’ont plus rien à envier aux stratèges bolcheviques de triste mémoire.
Dans ces conditions, mieux vaudrait, pour le Liban, jouer le tout pour le tout, c’est-à-dire tout effacer et tout recommencer à zéro...
Une république à réinventer suivant un gabarit taillé sur mesure, impliquant sans détour une neutralité totale en matière de politique extérieure... Et, tout d’abord, un recours à un référendum général, organisé et patronné exclusivement par l’ONU. Ceux qui y souscriraient positivement seraient les seuls citoyens du nouvel État, toutes confessions confondues.
Il s’agirait d’un engagement définitif librement consenti, non susceptible d’être remodelé par la suite, assorti d’un contrat de laïcité étatique faisant fi des communautés religieuses. De là, découleraient sans obstacles toutes lois relatives à la liberté du culte, à la liberté d’opinion, aux droits des femmes et des retraités, aux divers mariages civils tels qu’admis dorénavant de par le monde, scellant de la sorte l’obtention d’une saine nationalité non entachée d’ambiguïtés.
Que tous ceux à qui la perspective d’un tel programme ne sourirait pas aillent se fondre dans la masse du « peuple unique » qui s’étalera alors, non plus sur « deux pays » selon le sinistre slogan baassiste, mais sur le dernier territoire à moudre, à morceler, à fédéraliser ou à ficeler selon l’humeur de ses propres ethnies ou l’assentiment des grandes puissances.
Un Liban-Monaco de préférence, donc ! Avec un prince élu au suffrage universel. Un Liban-Singapour dans lequel la principale activité ne devrait se centrer que sur le tourisme, octroyant aux plus offrants toutes les privatisations imaginables : électricité, eau, pétrole, plages, routes et téléphone. La seule perspective miroitée étant l’appât du gain et celui d’une prospérité partagée par tous. Chose parfaitement compatible avec le caractère fanfaron et cupide inscrit dans les gènes de notre peuple proche-oriental.
Lorsque chacun y aura trouvé son compte, régnera l’harmonie politico-sociale qui nous fait si cruellement défaut. Parce que le Libanais n’est pas fait pour se bâtir une nation au vrai sens du terme. Négligent, jouisseur, indiscipliné et inconscient, mais également rieur, travailleur et, au demeurant, bon enfant, il ne devrait aspirer qu’à une société organisée sur le modèle d’un établissement commercial, avec combines financières légalisées. Un éden de courtiers, en somme.
Ne nous affolons pas. Je ne suis ni aussi sot ni aussi naïf que semble être ma proposition. Parce que mon pragmatisme n’y va pas de mainmorte. Nous sommes ainsi faits que la véritable sottise, après cent ans d’atermoiements, de mensonges, d’illusions, serait de persévérer dans la croyance fumeuse qui souhaite inculquer aux renards et aux loups une qualité d’agneaux ou de colombes.
À l’impossible nul n’étant tenu, tournons-nous donc résolument vers des solutions plausibles, aussi saugrenues qu’elles puissent apparaître. Je reste certain que plus de la moitié des Libanais en seraient enchantés d’emblée. Sans oublier que ni l’économie, ni la culture, ni le sens du devoir n’auraient à en souffrir.
Tourisme et Éducation devraient y figurer en tant que superministères auxquels obéiraient tous les offices du pays. Le reste suivrait :
– une quinzaine de ministères tout au plus et pas de présidence du Conseil ;
– une cinquantaine de députés à mission strictement parlementaire ;
– une armée de métier, confinée dans un rôle actif de sécurité intérieure ;
– une magistrature parfaitement indépendante, soutenue et choisie par un corps électoral sélectif et spécifique ;
– un système bancaire déjà opérationnel et une monnaie sans étiquette, à cheval entre le dollar et l’euro.
Voilà ! Extravagance, mais aussi efficience.
Que l’on aille penser ce que l’on voudra, l’évolution des choses se dirigera obligatoirement, un jour ou l’autre, dans ce sens-là. Parce que l’histoire n’admet ni la stagnation ni le rebrousse-poil.
« Utopie », me dira-t-on. D’accord. Ce ne sera peut-être pas pour demain matin. Mais cela sera bientôt.
Faute de quoi, pas de salut.

