Vue du parterre des vaches, cette chose agitée, bruyante, dangereuse et désordonnée qui nous sert de pays ne peut pourtant pas passer inaperçue. Ne peut absolument pas. Ce serait contraire à sa nature de s’éclipser de l’actualité pour cause de bonne conduite. Être heureux ou avoir des histoires, il faut choisir. Nous avons choisi les histoires. Et quand nous n’avons rien à raconter, nous nous consolons en nous promettant le pire. Un ami français qui vit à Beyrouth raconte d’ailleurs que depuis son arrivée, les gens lui jurent que « dans deux semaines, ça va chauffer », et de quinzaine en quinzaine, le voilà qui attend en se demandant à quoi s’attendre. Combien d’amis ne vous recommandent-ils pas, au quotidien, de « faire attention », parce que, de source sûre, en septembre, octobre au plus tard, devinez quoi ? Ça va chauffer. L’idée de la guerre, c’est comme la guerre mais en pire. Quand on la place dans la perspective, elle offre un prétexte en or pour tout arrêter, ne rien entreprendre, ne rien investir, placer ses pions ailleurs, mieux : partir avec, ne pas rentrer, maudire ce pays où l’horizon est tout le temps bouché malgré le soleil, la paix de la montagne, le flegme de la mer et le murmure des sources.
Quatre-vingt quinze pour cent des Libanais jugent la situation économique « mauvaise ». Ce n’est pas une vue de l’esprit mais un constat sur tranche. Les hôtels sont vides, l’immobilier amorphe. Par principe, une économie basée sur ces deux mamelles aléatoires n’est déjà pas bien saine. Où sont les ingénieurs, les entrepreneurs, les concepteurs, les créatifs ? Pourquoi ce manque d’initiative ? Parce que la guerre, peut-être, un jour, bientôt, demain, les armes, les partis, les confessions, la corruption, l’immobilité de l’État, les marchandages de portefeuilles, l’afflux de réfugiés. Soit. Mais nous avons suffisamment pratiqué ce pays pour en connaître aussi les atouts. Ce marché atypique a parfois des réveils spectaculaires et des matins enchantés. Pour toutes ces périodes où l’activité, revigorée par une bonne nouvelle, a redémarré sans prise de tête et atteint des sommets, il apparaît parfois comme un devoir, presque une hygiène, de s’astreindre à une pensée positive. Car après tout, à y regarder de près, le souci des armes, de l’insécurité, des enlèvements, des violences physiques ne touche pas plus le Liban que d’autres pays d’Europe ou d’Amérique. C’est juste que le Liban, échaudé, est devenu paranoïaque sur la question. On y parle de la guerre comme d’une maladie endémique dont on craint le retour à la faveur d’un rhume. Sinon, tout le monde sait que dans ce pays – et cela n’est curieusement jamais pris en compte parmi les facteurs qui plombent l’économie – la route est la principale cause de mortalité liée à la désorganisation, la corruption et la mal gouvernance. Tout est question de point de vue.


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Pas d’accord du tout sur : ""Car après tout, à y regarder de près, le souci des armes, de l’insécurité, des enlèvements, des violences physiques ne touche pas plus le Liban que d’autres pays d’Europe ou d’Amérique."" Si notre lilliputienne tranche de terre est encore visible, c’est parce qu’elle est transparente. On voit à travers elle. Et surtout de loin. Les causes de mortalité varient d’un pays à l’autre, selon les statistiques bien sûr, parfois les catastrophes naturelles, les accidents de la route, les maladies chroniques, mais chez nous, c’est la haine et la bêtise qui tuent…
16 h 25, le 25 juillet 2013