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À La Une - Le Point

Sauver la face à défaut de la paix

Nul ne parierait un kopek sur l’issue des négociations de paix entre Palestiniens et Israéliens, et certainement pas les deux parties impliquées dans le processus. Pourtant, tout le monde a applaudi à la « performance » de John Kerry, ce « poor lonesome cowboy » qui est parvenu à arracher à Benjamin Netanyahu et à Mahmoud Abbas un « oui » qui n’engage que lui – et encore.
Adieu donc la realpolitik chère au cœur du Dear Henry (Kissinger) et vive la politique du faire-semblant-d’y-croire ? Pas si vite. D’abord, ceux qui aujourd’hui crient victoire prennent soin de multiplier les réserves d’usage, comme disent les diplomates. Au sein du cabinet israélien, il ne sera pas facile, dit-on déjà, d’obtenir une majorité claire en faveur de la démarche américaine, avec des ministres plus que jamais divisés en faucons et colombes, les premiers emmenés par Avigdor Lieberman et Youval Steiunitz, les seconds mobilisés derrière le panache blanc de Tzipi Livni et de Shelly Yachimovich. Cet écueil une fois franchi, soyons optimiste, il restera à surmonter un nouvel obstacle qui pointe à l’horizon, celui du référendum pour un aval populaire. « Bibi » a fait allusion au recours à la vox populi en cas d’adoption du plan, et les sondages donnent une majorité, certes relative, aux partisans du « oui ». Mais il restera le formidable bulldozer représenté par le lobby des colons, bien résolu à ne rien céder : pas plus un pouce de territoire en Cisjordanie que la libération d’un nombre même limité de détenus palestiniens ou que le gel de la colonisation sur la rive occidentale du Jourdain et dans la partie arabe de Jérusalem.
En face, le tableau est tout aussi désespérément gris. On voit mal un Mahmoud Abbas négocier quoi que ce soit, lui qui ne dispose plus que d’une majorité étriquée, désavoué qu’il est, et depuis longtemps, par les ultras de la bande de Gaza. Il reste encore à définir le cadre des conversations, le lieu où elles se dérouleront, le règlement du problème des frontières avant la guerre de juin 1967, base de l’État à naître, le nombre de prisonniers qui seront relâchés (82, selon Tel-Aviv, croupissant dans les geôles depuis plus de vingt ans, ce qui signifie qu’ils ont déjà purgé la majeure partie de leur peine, ou bien, comme le réclame Ramallah, plus d’une centaine ?).
En panne depuis trois ans, la machine conçue par les Américains va tarder à démarrer, quoi de plus logique ? Dans la capitale fédérale, on rappelait fort à propos hier qu’aucune date n’avait encore été fixée pour un éventuel redémarrage. Elle menace d’ahaner quelque temps avant de trouver son rythme, c’est tout aussi immanquable. Toute la question est de savoir si, une fois atteinte la vitesse de croisière, elle pourra arriver à bon port. Hautement douteux. Les multiples expériences passées, faut-il le rappeler, autorisent la plus extrême prudence. Les éditorialistes israéliens n’ont pas tort de relever que Netanyahu est moins intéressé à arracher la paix qu’à obtenir un adoucissement des pressions que Washington fait semblant d’exercer sur lui et auxquelles lui-même fait semblant de croire.
L’approche européenne est à cet égard moins hypocrite qu’il n’y paraît. En refusant d’apporter sa caution financière à tout projet dans les territoires occupés, l’UE a voulu faire croire à un net virage alors qu’il n’en est rien. En effet, note ainsi Daniel Levy*, la décision concerne l’organisation paneuropéenne elle-même et non pas chacun de ses 28 membres, sans compter qu’elle n’est susceptible d’affecter qu’une proportion de 0,5 pour cent des dossiers sous étude. Le chercheur va jusqu’à tirer une conclusion plutôt audacieuse : en excluant à partir de l’an prochain toute réalisation dans les territoires sous contrôle israélien, les Européens faciliteront l’injection en Israël même (et non plus dans les points de peuplement) des crédits supplémentaires. Cela n’a pas empêché pour autant des réactions violentes, le Premier ministre allant même, dans un joli mouvement de menton, jusqu’à rejeter les « diktats » de Bruxelles.
L’annonce du demi-succès de la diplomatie yankee survient à un moment particulièrement délicat, dans une région en proie à des soubresauts de plus en plus inquiétants. Qu’il s’agisse de la question de Palestine, de la guerre civile en Syrie, de la violence qui secoue l’Irak, de l’incertitude qui caractérise l’avenir immédiat en Iran ou encore de l’omniprésence d’el-Qaëda dans la région, nul pour l’heure ne se hasarderait à formuler le moindre pronostic. Trop tôt ou trop tard ? Bien malin qui pourra répondre.

* Directeur du programme MENA (Moyen-Orient Afrique du Nord) du Conseil européen des relations extérieures et chercheur à la New America Foundation.
Nul ne parierait un kopek sur l’issue des négociations de paix entre Palestiniens et Israéliens, et certainement pas les deux parties impliquées dans le processus. Pourtant, tout le monde a applaudi à la « performance » de John Kerry, ce « poor lonesome cowboy » qui est parvenu à arracher à Benjamin Netanyahu et à Mahmoud Abbas un « oui » qui n’engage que lui – et encore.Adieu donc la realpolitik chère au cœur du Dear Henry (Kissinger) et vive la politique du faire-semblant-d’y-croire ? Pas si vite. D’abord, ceux qui aujourd’hui crient victoire prennent soin de multiplier les réserves d’usage, comme disent les diplomates. Au sein du cabinet israélien, il ne sera pas facile, dit-on déjà, d’obtenir une majorité claire en faveur de la démarche américaine, avec des ministres plus que jamais...
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