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Le jeu de l’espionnage

Tribune
Peter Singer | OLJ
11/07/2013

Grâce à Edward Snowden, je sais maintenant que la National Security Agency des États-Unis m’espionne. Elle utilise Google, Facebook, Verizon et d’autres sociétés d’Internet et de communication pour recueillir de grandes quantités d’informations numériques, y compris sans doute les données de mes e-mails, les appels de mon téléphone cellulaire et l’utilisation de mes cartes de crédit. Je ne suis pas citoyen des États-Unis, tout cela est donc parfaitement légal. Et même si j’étais citoyen des États-Unis, il est possible que de nombreuses informations personnelles à mon sujet aient été relevées de toute façon, bien qu’elles n’aient pas probablement pas été la cible directe de l’opération de surveillance. Est-ce que je dois me sentir révolté par cette intrusion dans ma vie privée ? Le monde de 1984 de George Orwell est-il finalement arrivé trois décennies plus tard ? Est-ce que Big Brother me regarde ?


Je ne me sens pas révolté. D’après ce que je sais jusqu’ici, cela ne m’inquiète pas vraiment. Il est peu probable que quelqu’un lise mes e-mails ou écoute mes appels sur Skype. Le volume d’informations numériques que rassemble la NSA rendrait cette tâche impossible. Au lieu de cela, les programmes informatiques traitent ces données pour détecter des modèles d’activité suspecte : les analystes du renseignement espèrent que ces modèles les mettront sur la piste de terroristes. Le processus n’est pas si différent de la collecte de données et de l’analyse que de nombreuses sociétés utilisent pour mieux cibler sur nous leurs publicités, ou qui nous fournissent les résultats de recherche en ligne qui ont le plus de chances de nous intéresser. La question n’est pas de savoir quel type d’informations un gouvernement ou une entreprise rassemble, mais bien ce que ces organisations en font. Je serais révolté s’il existait des preuves que le gouvernement américain utilise par exemple des informations d’ordre privé qu’il collecterait pour faire chanter des hommes politiques étrangers en desservant les intérêts américains, ou si ces renseignements étaient divulgués à la presse pour tenter de salir les critiques formulées à l’encontre des mesures politiques américaines. Cela constituerait un véritable scandale.


Si toutefois rien de ce genre n’est arrivé et s’il existe des garanties efficaces pour s’assurer que ce n’est pas le cas, alors la question qui reste est de savoir si cet énorme effort de collecte de données nous protège vraiment contre le terrorisme, et si ces dépenses sont justifiées. La NSA prétend que la surveillance des communications a évité plus de 50 attaques terroristes depuis 2001. Je ne sais pas quel crédit accorder à cette revendication, ni si nous aurions pu empêcher ces attaques par d’autres moyens. La question de la justification de ces dépenses est encore plus difficile à évaluer. En 2010 le Washington Post a publié un important rapport sur « l’Amérique Top Secret. » Après une enquête de deux ans impliquant plus d’une douzaine de journalistes, le Post a conclu que personne ne sait combien coûtent les opérations de renseignements des États-Unis, ni même combien de personnes travaillent pour les agences de renseignements américains. À l’époque, le Post a rapporté que 854 000 personnes détenaient des autorisations de sécurité « top secret ». Ce chiffre est maintenant censé être de 1,4 million (le nombre de ces personnes à lui seul ne laisse aucun doute quant au caractère inévitable d’une utilisation abusive de données personnelles pour un chantage ou à d’autres fins privées).


Quoi que nous pensions du programme de surveillance de la NSA, le gouvernement américain a eu une réaction excessive suite à la divulgation de renseignements à son sujet. Il a révoqué le passeport de Snowden et a écrit aux gouvernements en leur demandant de rejeter toutes ses demandes d’asile. Plus extraordinaire encore, il semble que les États-Unis aient été derrière le refus apparent de la France, de l’Espagne, de l’Italie et du Portugal de permettre à l’avion du président bolivien Evo Morales d’entrer dans leur espace aérien en route depuis Moscou, au seul motif que Snowden aurait pu être à bord. Morales devait atterrir à Vienne et les dirigeants latino-américains ont été furieux de ce qu’ils considèrent comme une insulte à leur dignité. Les partisans de la démocratie devraient s’interroger sérieusement avant de poursuivre des personnes comme Julian Assange, Bradley Manning et Snowden. Si nous pensons que la démocratie est une bonne chose, alors nous devons croire que l’opinion publique doit être aussi informée que possible sur ce que fait le gouvernement élu. Snowden a dit avoir fait des révélations car « l’opinion publique doit décider si ces programmes et ces mesures sont bonnes ou mauvaises ».


Il a raison sur ce point. Comment une démocratie peut-elle déterminer s’il doit y avoir une surveillance gouvernementale du genre de celle que la NSA effectue, si elle n’a aucune idée que de tels programmes existent ? En effet, les fuites de Snowden ont également révélé que le directeur du Centre national du renseignement James Clapper avait induit en erreur le Congrès américain sur les pratiques de surveillance de la NSA dans son témoignage à une audition qui s’est tenue en mars à la commission du Renseignement du Sénat. Quand le Washington Post ainsi que The Guardian ont publié les informations fournies par Snowden, la question s’est posée de savoir si les Américains sont pour ou contre ces programmes de collecte de renseignements de la NSA. Près de 58 % des personnes interrogées ont été en leur faveur. Pourtant le même sondage a constaté que seulement 43 % des personnes interrogées approuvent les poursuites contre Snowden pour avoir révélé le programme, alors que 48 % y étaient opposées. Le sondage a aussi indiqué 65 % de soutien pour les audiences publiques par le Congrès américain sur le programme de surveillance de la NSA. Si cela se produit, nous serons tous bien mieux tenus au courant grâce aux révélations de Snowden.

Traduit de l’anglais par Stéphan Garnier
© Project Syndicate, 2013.

 

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