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Jean-Marc de La Sablière, l’ange gardien du Liban à l’ONU

Jean-Marc de La Sablière, l’ange gardien du Liban à l’ONU

Entretien Le diplomate français Jean-Marc de La Sablière évoque pour « L’Orient-Le Jour » sa longue carrière de négociateur, livrant son analyse percutante sur le Liban, l’actualité régionale, l’avenir de l’ONU et les hommes politiques qu’il a rencontrés.
01/07/2013
Il est des diplomates qui ont écrit l’histoire. Jean-Marc de La Sablière en est un. Il est d’ailleurs plus qu’un grand diplomate, il s’est imposé comme un négociateur de premier plan. Jean-Marc de La Sablière a été ce que les Américains appellent un « deal maker », un faiseur de paix. Il a ainsi largement contribué à faire avancer plusieurs dossiers sensibles dont celui du Rwanda, du Darfour, de Côte d’Ivoire, de la guerre d’Irak et bien évidemment du Liban. À travers les différents postes qu’il a occupés, de la direction d’Afrique au Quai d’Orsay, aux ambassades au Caire et à Rome, en passant par la fonction de conseiller diplomatique du président Jacques Chirac ou enfin de représentant permanent de la France au Conseil de sécurité et chef de la mission permanente auprès des Nations unies (entre 2002 et 2007), il a été placé au cœur de l’histoire internationale de ces quarante dernières années.
Dans son nouveau livre Dans les coulisses du monde*, Jean-Marc de La Sablière nous fait vivre de l’intérieur les nombreuses batailles diplomatiques qu’il a menées au sein du Conseil de sécurité, dont notamment celles concernant le Liban, jouant un rôle déterminant dans l’adoption de la résolution 1559, ou les résolutions relatives à l’assassinat de Rafic Hariri, en passant par la 1701 qui a mis fin à la guerre de 2006.
Le dossier du Liban va l’accaparer durant plusieurs années. Un dossier pour lequel il a personnellement bataillé sous l’impulsion de Jacques Chirac, parfois avec et parfois contre les Américains, dans le but de soutenir le Liban, ce pays « qui n’a pas beaucoup d’amis en dehors de la France », comme le souligne Jean-Marc de La Sablière, qui fut en quelque sorte l’ange gardien du pays du Cèdre à l’ONU... Rencontre à bâtons rompus.

Votre long parcours vous a permis de rencontrer une panoplie de politiciens, français et étrangers. Vous en brossez des portraits très subtils, tout en donnant votre opinion, parfois assez incisive, sur certains hommes politiques, à l’instar de Nicolas Sarkozy et de Dominique de Villepin...
Le lecteur estimera si l’appréciation est très négative ou pas. Concernant le président Sarkozy, sur le fond, il est bon dans la tempête, et moins bon en temps calme. Je crois qu’il a contribué avec Angela Merkel à sauver l’euro. Néanmoins, il n’a pas pour les serviteurs de l’État le respect que nous souhaitons. Mais c’est une question de style.
Quant à Dominique de Villepin, il a été un grand ministre des Affaires étrangères, surtout lors de l’affaire irakienne, sachant que le président Chirac était le guide, le phare, celui qui dirigeait la politique étrangère du pays. Il a été totalement à la hauteur de sa fonction. Je décris quelqu’un que je connais bien. Je fais un portrait de lui qui est nuancé. Mais j’égratigne un peu, c’est vrai.

Parmi, les personnages dont vous avez beaucoup d’estime, il y a Jacques Chirac.
J’ai été son conseiller diplomatique et son sherpa durant plusieurs années. Le président Chirac a cette particularité d’entretenir un contact étroit avec ses conseillers diplomatiques qu’il rencontrait plusieurs heures par jour. Il m’a ensuite nommé représentant permanent de la France au Conseil de sécurité, entre 2002 et 2007, durant une période où il y a eu beaucoup d’événements : la guerre d’Irak, le Darfour, la Côte d’Ivoire, le Liban... Et je lui ai été toujours très reconnaissant de m’avoir fait confiance. J’ai eu avec lui, et j’ai toujours d’ailleurs, une relation de très grande confiance et c’est un atout considérable pour un ambassadeur. Vous pouvez dans ces conditions prendre des risques pour faire passer des textes.

Et Alain Juppé...
C’est un homme d’État, un homme qui a une vision pour la France. Il était d’ailleurs un grand ministre des Affaires étrangères.

On sent à travers votre livre votre attachement à l’ONU à travers votre expérience, votre analyse, vos réflexions sur la réforme, etc.
J’ai consacré quinze ans de ma vie aux Nations unies, dont onze ans à New York. Je crois profondément que le monde a un intérêt majeur à ce que le système multilatéral soit bien organisé. C’est vrai notamment pour des raisons de sécurité, de paix et de stabilité. Mais aussi quand on traite des questions climatiques ou des questions comme les « États-faillis ». Nous sommes dans un monde global où les effets négatifs peuvent toucher non seulement ces pays, mais aussi la région dans laquelle ils se trouvent, sans compter les conséquences mondiales. Ce qui pose le problème du fonctionnement de ce système multilatéral.
Soixante ans après la création de l’ONU, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les pays membres ont essayé de réformer le système en 2005 pour prendre en compte les nouvelles formes de menaces. Mais ils n’ont fait qu’une réformette. Malheureusement, le système n’a pas pu être refondé. Et je le regrette beaucoup. On est resté loin du compte parce que beaucoup ont placé des bâtons dans les roues. Certains membres permanents du Conseil de sécurité préfèrent le statu quo, alors que d’autres pays, qui ne bénéficient pas d’un éventuel élargissement, font tout pour que ça ne se passe pas.

On remarque bien ce regret dans votre livre. Vous avez quand même une vision, pleine d’idées pour les Nations unies. Vous ne croyez pas que vous prêchez dans le désert ?
J’aime bien l’ONU. Il faut essayer de la préserver et de la consolider.
À terme, le Conseil de sécurité n’échappera pas à la réforme parce que sa crédibilité est en jeu. Aujourd’hui, les grandes puissances émergeantes, comme le Brésil et l’Inde, deviennent des puissances globales sur le plan économique, mais restent des puissances régionales sur le plan de la paix et de la sécurité. Mais les choses vont assez vite, et leur poids va s’affirmer.
Je crois qu’il doit y avoir une convergence entre le pouvoir qu’ont les États et leurs responsabilités. Il faut donc qu’ils aient ces responsabilités à l’égard de la sécurité collective. Il faut qu’ils soient un jour impliqués. S’ils le sont, ces pays – aujourd’hui taxés de souverainisme ou d’antimultilatéralisme – pourront changer d’attitude.

Votre talent de négociateur est évident. À la lumière de votre propre expérience, estimez-vous que la personnalité du diplomate est aussi importante que la ligne politique dessinée par son pays ?
On a toujours eu besoin des diplomates ou des négociateurs. Mais c’est rarement le diplomate qui fixe l’objectif à atteindre. Ce n’est d’ailleurs pas son rôle. C’est celui du président, des autorités politiques.
Mais ensuite il faut voir comment arriver au but souhaité, comment faire des compromis. Et cela demande une certaine expertise. Les bons négociateurs sont toujours des personnalités qui réunissent un certain nombre de qualités. D’abord, il s’agit d’avoir l’esprit très clair sur ce qui est essentiel et ce qui est secondaire. Il faut ensuite bien comprendre la position de l’autre, de celui qui est en face. Pour cela, il faut écouter. Ça vous aide à gagner. Je pense aussi que les négociateurs qui réussissent à faire passer des textes sont des gens tres proches du pouvoir de décision. Pour négocier, il faut prendre des risques. Et vous le faites beaucoup mieux si vous savez que vous avez la confiance de votre décideur.
À l’ONU et au Conseil de sécurité, les textes solides sont souvent le travail d’âpres négociations. Il faut néanmoins éviter les formules ambiguës. Quand c’est ambigu dans les textes, c’est compliqué dans l’application.
On a l’impression que vous encouragez « ceux qui savent dire non aux USA »
En réalité, j’ai souvent été amené à contrer les États-Unis, mais j’aime les États-Unis. Je suis assez pragmatique avec les Américains. Je n’ai pas cherché à m’opposer à eux, le président Chirac non plus d’ailleurs. Parfois, nous avons été conduits à le faire. Quand on s’entend, on s’entend ; quand on ne s’entend pas, je n’ai pas de problème à dire non.

Vos propos sur la Russie sont assez négatifs
La Russie est un pays étendu aux moyens énergétiques considérables. C’est une puissance de par sa superficie, sa capacité militaire et son histoire.
Pour nous européens qui avons une frontière très grande avec ce pays, il est important que la Russie s’approche de nos standards. Or aujourd’hui elle s’en éloigne. Je dis qu’il faut parler avec les Russes car on ne parle pas assez avec eux.
Je suis d’autre part critique sur l’évolution récente en Russie où la stabilité est érigée en dogme alors qu’il y a des dérives incontestables de la part du président Vladimir Poutine qui a perdu de sa popularité.
Toutefois, ce n’est pas parce qu’il y a ces dérives qu’il ne faut pas parler avec lui. L’Allemagne le fait, pourquoi pas la France et le reste de l’Europe ?

Dans son dernier ouvrage « La Russie entre deux mondes », Hélène Carrère d’Encausse critique l’attitude des Occidentaux face à la Russie.
On ne parle pas assez avec les Russes. Après la chute de l’URSS, les dirigeants ont très mal vécu cette période et se sont sentis humiliés, notamment par les Américains. Je me souviens des visites effectuées avec le président Chirac en Russie. On pouvait être en désaccord, mais on se parle, on échange, et d’ailleurs les Russes s’étaient abstenus sur la 1559.

Que pensez-vous des révoltes arabes ?
Il y a eu au début une aspiration vers la démocratie dans ce qu’on a appelé le printemps arabe, une expression qu’on n’utilise d’ailleurs plus aujourd’hui.
Ce mouvement a été interprété par les pays occidentaux comme un « wishful thinking ». Je pense que les Occidentaux ont regardé les choses selon leur propre prisme, leur propre histoire. On n’a pas réalisé suffisamment tôt qu’il s’agissait d’une réaction des peuples arabes contre un certain nombre de travers, comme la corruption, l’injustice sociale, etc.
Comme j’étais ambassadeur en Égypte, j’ai gardé beaucoup d’amis qui me confiaient qu’il y avait une dérive de la part du régime, notamment avec la question de la succession de Hosni Moubarak qui souhaitait voir son fils Gamal le remplacer. Sans oublier que les dernières élections avaient tourné à la moquerie.

Vous écrivez dans votre livre à propos du monde arabe : « Nous n’avons pas des obligations à cet égard mais des intérêts. »
Je pense qu’il y a dans le monde des principes généraux communs à toutes les civilisations et que nous avons réussi à intégrer dans ce qu’on appelle « la responsabilité de protéger ». Ainsi, face à une situation où les gouvernements n’ont pas su protéger leur propre peuple, des situations de génocide, de crimes contre l’humanité... la communauté internationale doit s’en mêler pour mettre fin à des situations de ce genre. Ce fut le cas du Rwanda, de Benghazi en Libye, il devrait y avoir la Syrie aujourd’hui.
En dehors de ces cas extrêmes, la manière dont les peuples arabes vivent leur révolution les concerne à eux seulement. De quel droit on se permettrait d’interférer ? C’est à eux de vivre leur révolution et de trouver leurs solutions qui peuvent être différentes d’un pays à une autre.
Nous avons des intérêts, des relations avec chaque pays. Nous devons ajuster nos rapports de coopération en fonction de leur évolution. Mais c’est bien leur évolution.

Vous ne pensez pas qu’il faut, au contraire, encourager les mouvements démocratiques dans ces pays pour contrer les mouvements radicaux ?
Nous devons favoriser les pays qui évoluent dans le sens qui nous convient en termes de coopération. Mais sans faire de l’ingérence. Il faut avoir une approche diversifiée.

Vous critiquez sévèrement le régime de Damas, qu’il s’agisse du Liban ou de la situation en Syrie même, alors que la communauté internationale reste incapable de trouver une solution.
En Syrie, nous sommes dans le cas où il y a une situation extrêmement dramatique, des actes qui justifient que la communauté internationale se mobilise après plus de 100 000 personnes tuées, quatre millions d’autres déplacés, etc.
Au début, la Russie, pour des raisons géostratégiques, a mis son veto à une action que nous trouvons légitime parce qu’on était dans ces cas extrêmes. C’est le blocage par les Russes et les Chinois qui a abouti aux développements dramatiques actuels.

Le système onusien ne fonctionne pas.
Le système de sécurité collectif actuel comporte le veto. Pour moi, s’il n’y avait pas de veto, il n’y aurait pas de système de sécurité collectif. C’est la réalité.
Aujourd’hui, il y a une conférence en vue. C’est évidemment appréciable que la communauté internationale puisse favoriser le déroulement de cette conférence. Ce qui n’est pas facile. Il y a à résoudre d’abord la question des participants, de l’ordre du jour et du suivi. Et pour que la situation évolue dans le bon sens, il faut que le gouvernement qui sortirait de cette conférence ait les pleins pouvoirs, c’est-à-dire Bachar el-Assad doit les perdre.

Parlons un peu du Liban, ce pays dont vous êtes « lié par le destin ». Vous êtes un peu l’artisan des résolutions 1559, 1636, 1664, 1757 et 1701.
C’est le destin, c’est ma vie. En fin de compte mon travail au Conseil de sécurité a été fait sous les directives de Jacques Chirac.
J’ai connu le Liban dès mon enfance, dans les années 50.
C’est un pays qui a une histoire très particulière. Les Libanais sont un pont, presque, entre différentes cultures. Ils sont le maillon faible de la région, ils sont victimes des querelles des autres, victimes des Syriens, des Iraniens, des Israéliens, etc.
Les Libanais doivent rester dans la mesure du possible à l’écart des conflits qui secouent actuellement la région. La guerre en Syrie n’est pas la leur. La distanciation est une chose importante pour le pays, bien que je sois inquiet de ce qui se passe aujourd’hui à Tripoli ou ailleurs dans le pays. Le Liban a trop souffert par le passé.

Concernant la résolution 1701, le Hezbollah a accusé l’ancien Premier ministre Fouad Siniora d’avoir œuvré contre les intérêts de la résistance face à Israël.
Fouad Siniora a travaillé pour le Liban. Il a travaillé pour le Liban. Il a fait du bon travail et j’explique dans mon livre que le 5 août 2006, lorsque l’on a mis le premier texte sur la table, il comportait des faiblesses à ses yeux, concernant notamment le retrait israélien qui n’était pas prévu d’une manière immédiate. Siniora a eu le courage de le refuser. Il a été ferme sur cette affaire et finalement il nous a aidés à faire une meilleure résolution.

Dans votre livre vous écrivez : « À part la France, le Liban n’a pas d’ami. »
Nous parlions auparavant d’intérêts. Dans ce cas là, c’est l’amitié que la France a pour le Liban qui fait que nous sommes actifs dans les affaires concernant le pays du Cèdre. C’est essentiellement les liens d’affection, les liens entre les sociétés. Et vous le savez, les Français aiment le Liban.

Par contre, vous critiquez à deux reprises la politique de Chirac concernant le Liban.
Au départ, lors de mes premières conversations avec le président, je comprenais très bien la politique de la France à l’égard du Liban qui est un pays ami. Et je dis les choses très honnêtement. Au fond, je n’ai compris l’action de Rafic Hariri que plus tard. J’ai reconnu qu’il avait cette dimension d’homme d’État que tardivement. J’aurais pu ne pas le mentionner, mais je le dis. En fin de compte, il a mené son combat pour l’indépendance et la souveraineté du Liban jusqu’au bout.

Enfin, une question personnelle : vous parlez de la fameuse promotion Rabelais, vous donnez également votre vision sur la France et sa place dans le monde, etc. Avez-vous comme projet de jouer un rôle politique ?
Pas du tout. Je n’ai jamais souhaité faire de la politique. Je peux même vous faire une confidence, c’est que j’aurais pu en faire quand j’étais jeune, mais je n’ai pas voulu. Je pense que ce n’est pas mon destin. J’ai souhaité être un diplomate et je suis pleinement comblé par la carrière que j’ai eue et la carrière que j’ai pu mener.

* Jean-Marc de La Sablière, « Dans les coulisses du monde », éd. Robert Laffont, 2013.

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