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Disgrâce

Les adeptes d’Agatha Christie (deux pages avant de dormir avec une verveine bien serrée) connaissent sans doute l’hôtel Bertram, cette pension londonienne, née de l’imagination de l’auteur, restaurée à l’identique après la Deuxième Guerre mondiale et fleurant bon son ère georgienne. Le propriétaire de l’établissement avait trouvé un stratagème imparable pour attirer la riche clientèle américaine des années 60 : il accueillait à prix réduit les habitués d’avant guerre, désormais désargentés. Ce défilé de personnalités charmantes avec leurs rituels si britanniques, l’excentricité qui leur tenait lieu de quant-à-soi, leurs manières désuètes, leur gourmandise policée à l’heure du thé, faisait partie intégrante du décor et remplaçait avantageusement la patine perdue avec la restauration des lieux. Une aubaine pour le touriste qui, comme chacun sait, ayant toujours rendez-vous avec un souvenir, n’aime pas trop les changements et s’attend à retrouver à chaque séjour les couleurs un peu plus fanées de ses vieilles cartes postales.
Au Liban, les guerres, les avant-guerres et les après-guerres se succèdent à un tel rythme qu’elles finissent par s’emboîter. Pas un été qui ne charrie son lot d’inquiétudes, comme si cette saison était condamnée à la barbarie. On se prend à rêver de ces petits hôtels de montagne dont les terrasses donnaient sur des crépuscules fabuleux. Il y flottait un parfum de café et de tabac blond dans les effluves balsamiques des platanes. L’après-midi, le roulement des dés et le claquement des pions rythmaient des conversations feutrées que traversait parfois un éclat de rire. À l’heure du dîner, des odeurs de soupe et de cuisine familiale appelaient les retardataires à se préparer. Devant les grandes baies vitrées, la nuit allumait ses étoiles. On attendait comme un événement l’apparition de la lune derrière cette colline qui fait le dos rond comme une bête en mal de caresses. La lune s’annonçait avec une coquetterie presque embarrassante. Elle lâchait d’abord ce halo opalescent qui n’en finissait pas de révéler son banal mystère. Elle finissait par sortir, s’arrondissant petit à petit, calculant son effet, et force était de reconnaître la splendeur de cet instant furtif où elle effleure encore la ligne de crête avant que ne l’emporte une vague du firmament.
On se prend à rêver que s’il n’y avait pas eu de guerres, ces pensions désuètes où les minutes encapsulaient l’éternité, où il y avait un temps pour chaque chose de peur que le temps ne passe en vain, ces lieux de convivialité tranquille existeraient encore. Au lieu de quoi nous nous trouvons emportés dans une frénésie de fêtes sans joie et de luxe sans grâce. À l’hôtel Bertram, les anciens pensionnaires avaient pour mission de maintenir la délicatesse oubliée des années prospères. À l’heure où le Liban s’enfonce avec la région toute entière dans une ère de mépris sans précédent, qui pour ramener dans nos mœurs une salutaire poésie, qui pour nous réapprendre à vivre ?
Les adeptes d’Agatha Christie (deux pages avant de dormir avec une verveine bien serrée) connaissent sans doute l’hôtel Bertram, cette pension londonienne, née de l’imagination de l’auteur, restaurée à l’identique après la Deuxième Guerre mondiale et fleurant bon son ère georgienne. Le propriétaire de l’établissement avait trouvé un stratagème imparable pour attirer la riche clientèle américaine des années 60 : il accueillait à prix réduit les habitués d’avant guerre, désormais désargentés. Ce défilé de personnalités charmantes avec leurs rituels si britanniques, l’excentricité qui leur tenait lieu de quant-à-soi, leurs manières désuètes, leur gourmandise policée à l’heure du thé, faisait partie intégrante du décor et remplaçait avantageusement la patine perdue avec la restauration...
commentaires (4)

MADAME FIFI, LA POÉSIE... C'EST L'AMBROISIE DE L'ÂME. VOUS AVEZ L'ÂME IMBIBÉE D'AMBROISIE POÉTIQUE. JE VOUS SALUE !

SAKR LOUBNAN

11 h 49, le 14 juin 2013

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Commentaires (4)

  • MADAME FIFI, LA POÉSIE... C'EST L'AMBROISIE DE L'ÂME. VOUS AVEZ L'ÂME IMBIBÉE D'AMBROISIE POÉTIQUE. JE VOUS SALUE !

    SAKR LOUBNAN

    11 h 49, le 14 juin 2013

  • merci fifi je me souviens de tout c etait le bonheur,j en reve encore. betty tyan

    André TYAN

    10 h 53, le 13 juin 2013

  • Superbe article nostalgique avec une description en details pleine de metaphores poetiquement splendides! Bravo Fifi! Tu as une plume que personne n'a!

    Michele Aoun

    09 h 07, le 13 juin 2013

  • Mme. Fifi, pour ce très Beau texte : un très grand Merci ! "Au Liban à l’heure du mépris, qui pour ramener dans nos mœurs une salutaire poésie, qui pour nous réapprendre à vivre ?". Qui ? Mais Mme. Fifi, La Morale pardi !

    Antoine-Serge KARAMAOUN

    05 h 01, le 13 juin 2013

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