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À La Une - Le Point

Une élection par la bande

Les détours des sérails, nul mieux que les Iraniens n’en connaît les arcanes, surtout en temps d’élections. Pour la présidentielle du 14 juin, ils sont 686 à faire acte de candidature, dont une trentaine de femmes, sachant qu’en définitive, il appartient au Conseil des gardiens d’opérer le tri après un galop d’essai qui s’apparente à une simple formalité permettant de clamer aux yeux du monde qu’à Téhéran, on est soucieux de respecter le b.a.-ba des règles démocratiques.


Dans le peloton, encore regroupé, trois noms se détachent, appelés selon toute vraisemblance à rester en course, à moins d’imprévus dans un pays où les surprises demeurent du domaine du possible, sinon du probable. Il y a donc un cheval sur le retour, Ali Akbar Hachemi Rafsandjani, un outsider capable de réaliser l’exploit, Esfandiar Rahim Mashaïe, enfin Saïd Jalili, le chef des négociateurs nucléaires et l’homme qui murmure à l’oreille du Guide de la révolution. En apparence, le calcul est simple : on lâche la bride au cou des deux premiers, les laissant s’affaiblir mutuellement avant que le troisième homme ne les dépasse pour finir en tête, fort du soutien sans faille de l’ayatollah Ali Khamenei.
Simple ? Trop simple. Le grain de sable susceptible d’enrayer cette belle mécanique s’appelle l’opinion publique. Ces temps-ci, la rue est partagée entre la tentation de se lancer tête baissée dans une nouvelle aventure, comme en 2009, qui finirait en bain de sang, et la lassitude née précisément de la violence de la répression qui s’était abattue sur les jeunes. Mir Hosein Moussavi et Mehdi Karroubi, les héros de ce « printemps » avant la lettre, croupissent toujours en prison. Kaleme, le site de ce qui fut la Révolution verte, indiquait dimanche que les bureaux de l’ancien président Mohammad Khatami étaient encerclés par les forces de sécurité pour interdire à quiconque d’en approcher, signe que la police reste sur les dents, prête à agir, s’il le faut, contre d’éventuels trublions.


C’est dans les dernières minutes précédant la clôture des inscriptions que Rafsandjani et Mashaïe ont débarqué – chacun par une porte différente... – au siège du ministère de l’Intérieur, rue Fatemi, pour y accomplir les formalités nécessaires. Curieux personnages que ces deux aspirants à la magistrature suprême. Le premier, 79 ans, deux fois chef de l’État (entre 1989 et 1997), président du Conseil de discernement, est un vieux routier de la politique. Après des années dans le sillage de Khomeyni puis de son successeur, il a tourné casaque et choisi de s’aligner sur les réformateurs avant de s’en éloigner et de faire amende honorable. Aux dernières nouvelles, le millionnaire (grâce au commerce de la pistache dont il est le principal exportateur) a de nouveau viré de bord et donné le tournis à tous les observateurs qui tentent de voir clair dans son jeu. Il est plus aisé, par contre, de lire dans le cheminement, parfaitement rectiligne, de l’ex-conseiller présidentiel Meshaïe. Sa candidature ne faisait pas de doute depuis des mois quand Ahmadinejad l’avait publiquement endossée. Pouvait-il en être autrement ? Son fils a épousé la fille de l’homme qu’il avait tenté en vain de nommer vice-président et il caresse, dit-on, l’idée d’un retour sur le devant de la scène après un « intérim » de quatre ans assuré par son protégé. Auquel cas il s’agirait en quelque sorte d’une réédition du scénario Poutine-Medvedev.


Un réformateur contre un « déviationniste » : le régime espérait une opposition moins crédible, ce qui lui aurait permis de placer sans encombre son poulain. Au lieu de cela, il se retrouve ces jours-ci confronté à une situation inédite, avec un afflux considérable de candidats et deux opposants notoires mais sans programme clair et au profil plutôt flou. Le peuple, lui, écrasé sous une inflation galopante, un taux de chômage record, une cascade de pénuries et la crainte de voir l’Occident s’impatienter devant les zigzags qui accompagnent les interminables négociations sur le programme nucléaire, est déçu par l’inaction de l’État au point d’être tenté de bouder la consultation, pourtant cruciale, du 14 juin.
Toutefois, à Téhéran plus qu’ailleurs, la possibilité de voir se produire un coup de théâtre n’est pas à écarter. On a déjà vu un Ahmadinejad se préparer à basculer dans l’opposition une fois son mandat terminé. Rafsandjani pour sa part pourrait prendre un énième virage que cela n’étonnerait personne.


Parce qu’il a apporté ouvertement son aval au beau-père de son fils, ce que la Constitution lui interdit, le président de la République risque une peine de six mois de prison ou 74 coups de fouet, une autre possibilité étant le rejet de la candidature de Mashaïe.
On le voit : les auteurs de la Loi fondamentale de la République islamique ont tout prévu – ou presque.

 

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