Miguel Gutierrez, grimé, perruqué, chante, danse et déballe son sac.
Il apparaît en jeans et tee-shirt miteux. Jusque-là, ça va. Ordi portable sous le bras. Va encore. Il relève la tête et un visage grimé de geisha luit sous les projecteurs. «Hi, dit-il d’un ton incertain.» «Vous savez, le spectacle a déjà commencé», marmonne-t-il en posant son matériel sur une table. Il branche le son et la sublime voix de Cécilia Bartoli tisse un fond sonore éthéré. Ayant accompli sa première mission, Miguel Gutierrez invite alors les spectateurs à quitter leurs sièges et à venir se rassembler autour de lui, sur la grande scène du Madina. Comme de petits enfants ingurgitant les paroles d’un conteur loufoque, ils suivent les pérégrinations scéniques de ce personnage qui semble difficile à cerner. Tout autant que son spectacle. Qu’est-ce au juste? Un numéro de stand-up comedy? Une conférence improvisée? Une chorégraphie spontanée et chaotique? Un manifeste «queer»? Diarrhée verbale existentielle? Heavens what have I done est tout cela à la fois.
Cela commence comme un spectacle de stand-up comedy. Et finit comme une mauvaise tragédie. Entre les deux, Miguel Gutierrez aurait exploré toute une gamme d’émotions, d’idées, de pensées, de concepts, brocardant tout le système des arts contemporains. Épinglant au passage les producteurs, l’art du marché, les papiers critiques, les universitaires, les penseurs, les chercheurs et les artistes eux-mêmes qui en prennent également pour leur grade.
Critiquer la critique, c’est chic et il a beau dos, l’artiste. Mais voilà. Il est trop intelligent pour faire le malin, uniquement. Alors Gutierrez s’autoflagelle aussi. Se remet en question. Expose ses doutes, ses incertitudes, ses ambiguïtés et ses faiblesses.
Pour, au final, se présenter tel quel, dans une mise à nu très touchante, une autodestruction millimétrée et autoprogrammée.
Dans Heavens what have I done, débordements intérieurs, déballages intimes, vidage de sac, littéralement, puisqu’il se concentre, tout en poursuivant sa logorrhée verbale, à sortir toutes sortes d’accessoires, d’objets hétéroclites, de vêtements ou même de livres jetant d’une manière éparse le contenu de deux valises, l’une beige et l’autre rose. Entre-temps, il se sera dénudé, gardant un slip kangourou rouge. Pour endosser, tout en poursuivant son verbiage, ponctué d’une trentaine (ou peut-être plus) de «F Words», un costume d’Arlequin aux couleurs de la Gay Parade.
«Je réalise des performances à propos de certaines choses, écrit l’artiste sur son site. Ces performances sont des choses elles-mêmes. Les choses dont il s’agit sont grandes: comment vivre dans ce monde, comment aimer, comment se sentir soi-même. La plus grande question est probablement: pourquoi sommes-nous vivants?»
«Je suis un danseur, j’écris des poèmes, dit-il encore. Je fais des chansons et de la musique avec ma voix et ma connaissance rudimentaire d’instruments. Je crois que nous sommes tous des gens de pouvoir.»
Pour lui, la voix est un mouvement. Le corps, lui, devient vecteur d’idées et d’émotions. Identité, désir et sens de la vie sont au cœur de son travail. Tout comme une interrogation existentielle et essentielle: «Pourquoi sommes-nous là. En vie et au théâtre.»
Miguel Gutierrez souhaite se soustraire à toute tentative d’étiquetage. Ses œuvres hybrides en témoignent. Mais il le déclare aussi tout de go, affirmant haut et fort ce qu’il n’aime pas, égrenant une liste de «choses» à mettre dans la case «dislike». Livrant une confession personnelle et des théories bien à lui sur le Banquet de Platon, les ovnis ou la danse contemporaine.
Et sa performance, construite sur le registre du chaos, de l’humour, de la danse contemporaine et du théâtre d’intervention, se conclut par un émouvant chant en duo avec la Bartoli. Il danse, tel un volcan en éruption, perruque de Marie-Antoinette sur le crâne. La reine se calme, profère des aphorismes au micro. En arrière-fond surgit le désir, viscéral, de vivre une vie plus authentique. Une narration sensible, aussi drôle que dérangeante.

