« Le chameau qui avait été offert au président François Hollande lors de sa visite le 2 février à Tombouctou a probablement été mangé par la famille malienne à laquelle il avait été confié, a-t-on appris mardi auprès du ministère de la Défense. »
Le soleil s’était enfin couché. La température avait légèrement diminué, il ne faisait plus que 36 degrés. Le commissaire se promenait dans la rue de la Paix, sa chemise lui collait au dos.
Quatre jours qu’il était à Tombouctou, son enquête était bouclée, demain il repartait vers Bamako. En pensant aux 700 kilomètres et quelques de jeep et de piste qui l’attendaient, il eut un frisson dans le dos. Il vit une gargote, s’assit en terrasse, commanda un sandwich au fromage de chèvre et un demi – une bénédiction que les jihadistes ait été chassés, il avait le thé en horreur. Il alluma sa pipe, enleva son chapeau et s’épongea le front avec un mouchoir en tissu.
En sirotant sa bière qui tiédissait, il repensa à sa stupéfaction quand le patron du Quai des Orfèvres lui avait demandé, sept jours plus tôt, de démêler une « affaire sensible ».
« Vous voulez que j’aille au Mali et que je trouve où est passé le chameau du président ? »
« Oui, commissaire. Départ demain de Charles-de-Gaulle ; à Bamako, un agent de liaison vous emmènera à Tombouctou. Ça va vous faire du bien de changer d’air ! Les week-ends sur les bords de Loire, la truite et le muscadet, ça va un moment. »
Quand il avait dit à sa femme qu’il partait le lendemain à Tombouctou, Mme la commissaire, qui d’ordinaire encaissait sans un mot les aléas du métier de son époux, avait tout de même moufté.
« Tombouctou ? En Afrique ? » avait-elle balbutié, les yeux écarquillés.
« Tu en connais un autre de Tombouctou, toi ? » avait-il répondu. Il n’avait pas fini sa phase qu’il s’en voulait déjà d’avoir été cynique avec elle. C’est que l’affaire du chameau présidentiel le travaillait.
Quarante-huit heures plus tard, les semelles de ses Méphisto commençaient à fondre sur le tarmac de l’aéroport de Bamako.
Pendant le trajet vers Tombouctou, l’agent de liaison lui avait expliqué que le président François s’était vu offrir un chameau lors de sa visite à Tombouctou, en remerciement de l’engagement des troupes françaises aux cotés des soldats maliens pour dégager les islamistes armés du pays. L’animal avait été confié à une famille malienne, mais aujourd’hui, il avait disparu. Pendant ce récit, le commissaire observait, fasciné, le pli du pantalon de l’agent. Un pli impeccable, dont on pouvait supputer qu’il le restait en toutes circonstances.
La première nuit à Tombouctou fut agitée, entre chaleur, appels à la prière et moustiques vrombissant. En attaquant son enquête le lendemain, le commissaire avait sa mine des mauvais jours. Il commença par un éleveur de chameaux, afin d’en savoir davantage sur le sujet central de l’affaire.
Il passa une demi-journée à écouter l’éleveur lui expliquer qu’un chameau peut rester jusqu’à sept jours sans boire, qu’il blatère, qu’il court plus vite qu’un cheval, que son petit est un chamelon, qu’il est intelligent, que son poil peut prendre toute une gamme de teintes mais qu’il feutre. Puis l’éleveur avait insisté pour que le commissaire monte sur un animal, ce qui lui avait collé le mal de mer.
Le lendemain, il avait rencontré la famille en charge du camélidé de l’Élysée. Des heures durant, le chef de famille avait juré de sa bonne foi. Ce chameau, il l’aimait plus que ses fils, il ne se pardonnerait jamais sa perte, le chameau du président François ! Quelle tragédie, un vol, il avait été victime d’un vol, voilà la vérité, un malfaisant sans morale et sans honneur avait volé le chameau du président.
Le matin du troisième jour, le commissaire s’était attaqué aux notables de la ville, le maire et ses acolytes. On lui avait offert du thé, il n’avait pu refuser, il avait de nouveau eu la nausée. Au moment où il se sentait mieux, une femme était entrée avec un grand plateau qu’elle avait posé sur la natte étendue entre les hommes. Sur le plateau, une montagne de riz, sur la montagne de riz, des pièces de viande et des légumes bouillis. De l’ensemble se dégageait un parfum étrange, lourd.
« C’est du chameau », lui avait dit le maire sans sourire.
Humour ou mauvais goût ? Le commissaire hésitait. Dès la première bouchée, il sut toutefois que le chameau ne détrônerait pas la blanquette de veau.
À la fin du repas, il dut tout de même se rendre à l’évidence, il n’avait rien, pas l’ombre d’une piste pour trouver ce chameau. Le sujet semblait être soumis à l’omerta, et le chameau s’être volatilisé dans le désert malien.
Au matin du quatrième jour, il décida de retourner voir la famille chargée du chameau présidentiel. Il passait derrière la cour de la modeste demeure quand un ballon vint jouer avec ses pieds. Quatre têtes apparurent derrière un muret, les enfants de la maisonnée. Il leur rendit le ballon et les enfants l’invitèrent à entrer en passant par la cour. En traversant ladite cour, le commissaire passa à côté d’un grand chaudron. Il fut saisi par l’odeur qui en émanait. Il connaissait cette odeur, mais qu’était-ce ?
Le chef de famille apparut et le poussa vers la maison, « il fait trop chaud pour rester dehors ».
Le commissaire reposa au chef de famille les questions qu’il lui avait posées deux jours plus tôt. Le chef lui donna les mêmes réponses, mais le commissaire ne l’écoutait pas, la tête ailleurs, du côté du chaudron. Bon sang, quelle était cette senteur ? Il s’était levé et allait prendre congé quand la lumière fut : c’est l’odeur du chameau bouilli qui sortait de ce chaudron !
Il se rassit, planta ses yeux dans ceux du chef de famille et dit : « Pourquoi avez-vous mangé le chameau du président ? »
L’autre s’offusqua, nia, fit de grands gestes. Toujours assis, le commissaire lui expliqua le déjeuner chez le maire, le ragoût et l’odeur émanant du chaudron dans la cour.
Le chef arrêta ses gesticulations, hésita un moment puis, devant l’impassibilité du commissaire, se rassit.
Il lui sourit et dit : « Parce qu’on avait faim. »
Le soleil s’était enfin couché. La température avait légèrement diminué, il ne faisait plus que 36 degrés. Le commissaire se promenait dans la rue de la Paix, sa chemise lui collait au dos.Quatre jours qu’il était à Tombouctou, son enquête était bouclée, demain il repartait vers Bamako. En pensant aux 700 kilomètres et quelques de jeep et de piste qui l’attendaient, il eut un frisson dans le dos. Il vit une gargote, s’assit en terrasse, commanda un sandwich au fromage de chèvre et un demi – une bénédiction que les jihadistes ait été chassés, il...

