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À La Une - La Situation

En route vers une rupture nette... mais douce

Le nouveau Premier ministre désigné Tammam Salam. REUTERS/ Jamal Saidi

« Un chef de gouvernement n’a pas à s’excuser d’un ministre, c’est le contraire qui doit se passer... » D’emblée, Tammam Salam a donné le ton sur la façon dont il entend exercer ses fonctions en évoquant à la télévision, quelques heures après sa nomination, l’incident qui avait mis aux prises récemment le Premier ministre sortant, Nagib Mikati, et son chef de la diplomatie, Adnane Mansour, et la manière dont il avait été réglé.


M. Mansour, on le sait, a passé le plus clair de son temps, ces deux dernières années, à contrecarrer la politique officielle de neutralité proclamée par M. Mikati au sujet de la crise en Syrie. Cela n’a pas empêché le chef du gouvernement démissionnaire de faire preuve d’un excès de prévenance à l’égard du ministre récalcitrant à la suite du dernier accroc provoqué par ce dernier au Conseil de la Ligue arabe, lorsqu’il a réclamé, à contre-courant de l’ensemble des participants, le rétablissement du régime syrien au siège de Damas au sein de la Ligue.
Mais en disant ce qu’il a dit, M. Salam semble avoir voulu faire d’une pierre deux coups : d’une part il a affiché l’intention claire de rompre avec le style de M. Mikati, jugé trop laxiste à l’égard des éléments marqués de sa majorité, et d’autre part, il a manifesté sa volonté de faire respecter désormais la politique de « distanciation » vis-à-vis de la guerre en Syrie et, surtout, vis-à-vis du régime syrien.


Et qui mieux que lui peut s’en acquitter, lui dont le père, qui était l’une des principales figures politiques du Liban dans la deuxième moitié du XXe siècle, a payé par un long exil son opposition à l’influence de Damas, lui dont la nomination, samedi, au poste de Premier ministre marque un tournant absolument décisif dans l’interminable crépuscule de cette influence ?


Mais la déconfiture du régime des Assad au Liban revêt un caractère double : une première fois bien sûr du fait même de la nomination de Tammam Salam, qui aurait été impensable si ce régime tenait encore sur ses deux jambes, et une deuxième fois parce qu’en s’associant au plébiscite de M. Salam, le Hezbollah et derrière lui le 8 Mars ont fait ainsi savoir qu’ils ont pris acte du déclin de ce régime.


Désormais, il n’y a plus d’axe irano-syrien qui tienne. En termes de « parrainage » d’acteurs de la vie politique libanaise, il ne reste plus que deux puissances régionales directement impliquées, l’Iran bien sûr et l’Arabie saoudite, revenue en force sur la scène locale ces jours derniers.


Seuls pratiquement à ne pas avoir été capables de rompre le cordon ombilical avec les Assad, Sleimane Frangié et ses Marada auront du moins été conséquents avec leurs options affichées depuis toujours. Tel n’est pas le cas du général Michel Aoun qui, après avoir envisagé un boycottage des consultations qui ont mené à la nomination de M. Salam, a finalement ordonné à son bloc de se joindre au plébiscite, tout en s’abstenant de se présenter en personne à Baabda.
Au final, le Premier ministre désigné bénéficiera d’une assise impressionnante de 124 députés sur 128. Mais « impressionnante » ne veut pas dire nécessairement « solide », et il n’est pas encore dit que M. Salam pourra sortir totalement indemne de l’épreuve des consultations en vue de la formation de son gouvernement.
Pour l’instant, le nouveau Premier ministre s’efforce de bien choisir ses instruments pour une navigation aussi sereine que possible entre les écueils de cette phase. On le force dès à présent à choisir entre un cabinet « neutre », composé de techniciens (comme le souhaite une partie du 14 Mars) et un gouvernement d’union nationale (voulu par le 8 Mars ? ). Il répond par une formule plutôt vague, le gouvernement de « l’intérêt national », une expression qui semble inquiéter déjà certains milieux de la majorité sortante, lesquels réclament des « précisions » à ce sujet.
En réalité, le Premier ministre désigné, en accord avec le président de la République, paraît très éloigné de l’option de l’équipe d’union nationale formée de poids-lourds représentant l’ensemble des protagonistes sur la base d’un dosage affiné des forces en présence.


Dès avant même les consultations, qui seront entamées demain mardi après les rencontres d’usage avec les anciens chefs de gouvernement, on fait savoir dans son entourage qu’il se considère mandaté pour former un cabinet en charge essentiellement de superviser le déroulement des élections législatives et que cette équipe n’est donc pas censée survivre au-delà de quelques mois. Dès lors, il ne saurait être question d’union nationale et ce, d’autant plus qu’il est nécessaire de mettre en place le gouvernement le plus vite possible pour être en mesure d’honorer les délais constitutionnels.


On apprend d’ailleurs à ce sujet dans les milieux centristes que le chef de l’État est favorable à une mise en place rapide du cabinet de sorte que, même s’il n’obtient pas la confiance à la Chambre, ce soit ce dernier, et non l’actuel gouvernement sortant, qui organise les élections législatives dans le cadre de l’expédition des affaires courantes.
Toujours est-il que le Premier ministre désigné devra coordonner ses positions avec l’un des piliers de sa nouvelle majorité, Walid Joumblatt, sachant que ce dernier avait tenu à ne pas rompre le fil ténu qui le relie encore au Hezbollah en réclamant la formation d’un gouvernement d’union nationale.

 

(Portrait : Tammam Salam, « le fils de deux pactes »...)


D’ores et déjà, il est question d’exclure la formule des 30 ministres en faveur d’une mouture souple allant de 14 à 20 membres. Il s’agirait de personnalités dont l’affiliation à un camp ou à un autre serait réelle, mais plus ou moins « molle », c’est-à-dire pas trop marquée. Outre le fait que le Premier ministre gagnerait ainsi en marge de manœuvre, il pourrait en outre se passer d’appliquer un équilibre trop rigide dans la composition de son cabinet, de sorte que le problème du tiers de blocage puisse être automatiquement évacué.


Enfin, on s’attend, toujours dans les milieux centristes, à ce que l’équation « armée-peuple-résistance », chère au Hezbollah, passe elle aussi par profits et pertes, tout autant que l’influence syrienne. Après tout, le nouveau Premier ministre reste un allié solide du 14 Mars et il a exprimé au cours des deux derniers jours son adhésion à la déclaration de Baabda qui modifie clairement la règle du jeu.
Le Hezbollah acceptera-t-il ces remises en question ? Il est tôt pour l’affirmer, encore que l’on dit s’attendre, dans certains milieux, à ce qu’il persévère dans la politique « réaliste » de concessions qu’il a entamées ces derniers jours.
Deux questions resteront posées dans l’immédiat : jusqu’où ce « réalisme » pourrait-il aller et quel en serait l’impact sur les consultations gouvernementales avec le général Aoun ?

 

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