Rechercher
Rechercher

À La Une - L'impression De Fifi Abou Dib

Radieux et radiés

Dans tous les pays où vous connaissez du monde on vous dit la même chose en ce radieux printemps libanais : il pleut, il fait froid, il fait maussade. C’est le moment de faire les fiers : Ah mais chez nous il fait beau. Sourire. À part ça, aurons-nous des élections ? Un Premier ministre, même pour faire semblant ? Pourquoi le fait d’évoquer la création de jardins publics à Beyrouth est-il un poisson d’avril ?


Nous avons du soleil. Un soleil lénifiant, anesthésiant, euphorisant parfois. Tant et si bien qu’on en oublie que la vie, c’est autre chose que se laisser vivre. À part ça nous avons de la mer, mais elle est sale. Vu que c’est plus pratique d’y jeter les déchets et qu’on n’en parle plus, au lieu de réfléchir à un moyen plus intelligent et certes plus laborieux de s’en débarrasser. Nous avons de la forêt, il reste bien quelques arbres entre cendre et ciment. Nous n’avons pas de jardins, mais en levant le nez par dessus ce qu’il reste de vieilles murailles, nous apercevons des bougainvillées. Dans tous les coins abandonnés, partout où flotte une vague odeur d’urine, se dresse cette épineuse, cette griffue, cette désordonnée qu’en arabe on surnomme « la folle ». Nous avons des bougainvillées mais c’est bien malgré nous. Comme nous, elles s’agrippent, tenaces, bouffant l’espace au voisin quand elles se sentent à l’étroit, mais lui offrant en échange la grâce colorée de leurs fleurs sèches. Que de ficus, de cyprès résiduels souffrent, dans les terrains vagues, de l’étreinte indénouable de ces terribles compagnes. Comme nous, elles ont l’instinct grégaire et se contentent de peu, pourvu qu’il y ait du soleil. On se prend à songer qu’il doit exister un caractère génétique commun à la faune, la flore et les hommes qui partagent un même territoire.


Dans ce pays, quand il fait beau, il fait si beau qu’on en oublie de s’inquiéter pour les choses dont le commun des mortels s’inquiète. L’avenir par exemple. Tous les pays du monde ont des plans quinquennaux et autres. Qu’avons-nous commencé qui doive s’achever dans un an, cinq ans, ou même dix ? Tant que nous avons du soleil, nous nous offrons le luxe de l’imprévoyance. Mais la qualité de vie qui, normalement, va avec, nous n’avons pas su la créer. Car il y faut une culture de l’autre, de l’espace public, du patrimoine collectif. Or notre bien-être s’arrête au seuil de notre maison. Une fois dans la rue commence un combat épuisant pour finir sa journée sain et sauf. Éviter les accidents, les trous, l’agressivité des uns, l’incompétence, voire l’indifférence des autres, l’arbitraire, l’injustice. Sans compter l’inquiétude sécuritaire, consciente ou pas, justifiée ou pas, qui fait partie intégrante de notre système nerveux depuis plus de vingt ans. On le donnerait volontiers, ce soleil, contre un peu de sérénité.

Dans tous les pays où vous connaissez du monde on vous dit la même chose en ce radieux printemps libanais : il pleut, il fait froid, il fait maussade. C’est le moment de faire les fiers : Ah mais chez nous il fait beau. Sourire. À part ça, aurons-nous des élections ? Un Premier ministre, même pour faire semblant ? Pourquoi le fait d’évoquer la création de jardins publics à Beyrouth est-il un poisson d’avril ?
Nous avons du soleil. Un soleil lénifiant, anesthésiant, euphorisant parfois. Tant et si bien qu’on en oublie que la vie, c’est autre chose que se laisser vivre. À part ça nous avons de la mer, mais elle est sale. Vu que c’est plus pratique d’y jeter les déchets et qu’on n’en parle plus, au lieu de réfléchir à un moyen plus intelligent et certes plus laborieux de s’en débarrasser. Nous avons...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut