Comment oublier cette image. L’enfant, toute petite, avait tracé à la craie sur le bitume une silhouette de femme. Elle avait posé ses minuscules souliers rouges au seuil de ce sanctuaire, juste au bord de la ligne blanche du dessin. Elle s’était lovée, recroquevillée, tassée dans la partie qui pouvait la contenir. On l’avait trouvée endormie ainsi, seule au milieu de la cour, dans cette mère marelle qui permettait aussi, en y sautant à pieds joints, de gagner le ciel. La photo avait fait le tour du monde. La photo de l’enfant sans mère, l’une des plus poignantes de la guerre de Syrie.
Les choses seraient bien plus simples si, à la naissance, l’œuf se brisait et qu’on n’en parlait plus. Mais il faut à la mère expulser sa propre chair et accepter de la voir courir sur la terre. Cette partie d’elle, partie d’elle, c’est une inquiétude qui ne la quittera jamais. La perte de la quiétude vient avec la perte des eaux, le premier cri, la première bouffée d’oxygène. Cette âme dont elle est pour toujours l’enceinte, la dérisoire forteresse, c’est un tressaillement des entrailles qui ne s’arrêtera plus. On devrait pouvoir ne pas y penser. Certaines y parviennent. Souvent, elles sont meilleures mères que les autres. Il serait bien prétentieux de croire protéger ses enfants pour la vie, contre la vie. Tôt ou tard on se résigne à lâcher prise, laisser grandir.
Il est des pays où les séparations sont précoces. Au Liban, la chair de la chair n’a qu’une hâte, trouver une autre matrice que la mère patrie, que dis-je, la mère partie. Voilà un pays incapable de retenir ses enfants. Peut-être qu’on devrait arrêter le bazar des fers à repasser, robots de cuisine, machines à laver et lave-vaisselle. On devrait arrêter les promotions de crèmes rajeunissantes, exfoliantes, parfums, rouges à lèvres. Et aussi les coupons de massage et les semaines du blanc. Pour la fête des Mères, on pourrait arrêter de se moquer des mères en les équipant d’accessoires supposés améliorer leurs performances. Les mères, ça leur est égal de laver, sécher, repasser, cuisiner s’il n’y a personne d’autre pour le faire. Pour la fête des Mères, ce qu’elles voudraient vraiment, c’est qu’on apaise en elles cette crainte de chaque instant, à cause de la violence inouïe sur les routes, de la violence politique qui se traduit en insécurité endémique, de la dégradation de l’éducation, de la médiocrité du marché du travail, de l’oisiveté qui guette. La seule performance qu’elles revendiquent est de pouvoir protéger.
Les choses seraient bien plus simples si, à la naissance, l’œuf se brisait et qu’on n’en parlait plus. Mais il faut à la mère expulser sa propre chair et accepter de la voir courir sur la terre. Cette partie d’elle, partie...


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