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Liban - Enquête

Les larmes de Maria ou le calvaire des employées de maison au Liban

Une employée de maison au Liban. Archives AFP

Elle a à peine 25 ans, mais la vieillesse a déjà rongé les traits de son visage et effacé son sourire jadis généreux.
Originaire des Philippines, Maria, comme on va l’appeler, est clouée au lit dans des conditions inhumaines depuis quatre mois dans un hôpital gouvernemental, suite à une conjonction de circonstances complexes et malheureuses qui ont débuté par une « chute » du 7e étage, du domicile de son employeur, un officier influent.


La tragédie que vit cette jeune fille depuis des mois n’est certes pas unique, mais elle est certainement celle qui reflète peut-être le plus le machiavélisme de ceux qui continuent de défendre et de perpétuer la coutume du « kafil » (le sponsorship des employées de maison), un système dysfonctionnel et inhumain, fruit d’un mélange de racisme, d’esclavagisme moderne, de mépris et de laxisme à tous les niveaux.


Si nous avons choisi ce cas d’école, c’est surtout pour illustrer l’absence de protection, l’état d’abandon total dans lequel se trouve cette catégorie fragile d’employées. Une situation que les failles juridiques et la toute-puissance du kafil – qui décide de leurs droits, de leur vie et de leur liberté – ne font qu’aggraver.
C’est grâce à un médecin, au courage inouï, que l’on a réussi à retrouver les traces de cette jeune fille brisée, au corps martyrisé par l’épreuve vécue.


Lors d’une investigation menée dans le cadre d’un documentaire produit par la chaîne al-Jazira, et non encore diffusé, sur le suicide des employées de maison, un médecin, pas comme les autres, nous alerte sur son cas. « Allez donc enquêter dans l’un des hôpitaux gouvernementaux du pays et vous découvrirez l’horrible histoire d’une de mes patientes que l’on a pratiquement kidnappée de l’hôpital où je l’ai soignée pendant trois jours », nous confie son premier médecin traitant.


Transportée dans un premier temps dans un hôpital privé après une « chute grave » (suicide ? tentative de
meurtre ?), Maria « bénéficiait, nous confie son premier médecin, d’une assurance médicale dont la couverture était amplement suffisante pour payer les frais de l’opération dont elle avait besoin et pour échapper à une paralysie partielle provoquée par sa chute ».


En dépit des trois vertèbres brisées, d’une blessure aux poumons due à une côte également fêlée, Maria avait toutes les chances de s’en sortir et de retourner auprès de son bébé, l’unique raison pour laquelle elle avait accepté de s’en séparer et de venir travailler au Liban.
Mais le sort que lui réservaient ce pays et son employeur devait être tout autre que celui dont elle avait rêvé en acceptant de tenter l’aventure libanaise.

 

 

Opération d'euthanasie
Au troisième jour de son hospitalisation, son employeur, dit également « sponsor », débarque en pleine nuit pour arracher la jeune employée des mains de son médecin traitant, avant de la « larguer » dans un hôpital public.


« À ce jour (un mois et demi plus tard), la jeune malade au corps brisé, que l’on a transférée aux soins intensifs, n’a toujours pas été opérée, nous révèle le premier médecin. Pire, elle a contracté une bactérie dangereuse et extrêmement résistante (la klebsiella) responsable d’une pneumonie nosocomiale », relève le médecin qui va jusqu’à affirmer qu’il s’agit d’une véritable « opération d’euthanasie ».


On ne saura jamais quelles ont été les circonstances réelles qui ont entouré sa « chute » ni les raisons pour lesquelles le sponsor a voulu à tout prix la transférer dans un autre hôpital avec une prise en charge extrêmement précaire sur le plan financier. Il affirme à cet égard aux enquêteurs qu’elle est tombée du septième étage de son appartement luxueux alors qu’elle en nettoyait les vitres (l’argument qu’avancent d’ailleurs la plupart des employeurs dès qu’il s’agit d’un cas de suicide ou de meurtre). Il prétend également qu’il l’a transférée dans un hôpital gouvernemental « faute de moyens ».


Maria, elle, nous confie qu’elle s’est livrée à « une tentative de suicide », à la suite d’une histoire passionnelle, avec une tierce personne, à laquelle son employeur voulait mettre fin, par peur d’un scandale quelconque. On apprendra également que l’éminent officier l’avait menacée de son revolver, enfermée et battue.
Des affirmations que nous n’avons pu corroborer par une seconde source, le supérieur hiérarchique de l’officier en cause nous ayant interdit de le rencontrer pour un complément d’enquête.


Le drame de cette jeune fille ne s’arrête pas là : suite aux pressions des responsables politiques qui ont été alertés par l’équipe d’al-Jazira, et après avoir appris que des journalistes sont sur le point de dévoiler l’affaire, la direction de l’hôpital n’a rien trouvé de mieux que d’ordonner aux médecins de l’institution publique d’effectuer sans plus tarder les opérations chirurgicales qui auraient dû être faites dès l’admission de cette jeune fille.


Ainsi et en dépit de la bactérie qui rongeait ses poumons fragiles, les chirurgiens ont décidé d’opérer le corps fracturé de Maria pour se donner « bonne conscience » et pour échapper à un éventuel procès.
On lui plante alors du matériel de fixation dans le dos et au niveau du cou, incitant la bactérie à venir coloniser les prothèses, témoigne un médecin.


Pire : la simple ouverture du corps de cette pauvre employée a été l’occasion idéale pour qu’une nouvelle bactérie s’invite dans son corps (la serratia marcescens), engendrant une infection nosocomiale et des complications, notamment respiratoires.

 

 

Seconde bactérie
Aujourd’hui, Maria est toujours clouée sur son lit d’hôpital, avec désormais une seconde bactérie qui peut lui être tout aussi fatale et qui a achevé d’infecter son corps meurtri, au niveau des blessures.


Le supplice se poursuit. Une semaine plus tard, le corps médical de cet hôpital de fortune décide d’effectuer sur son corps réduit une trachéotomie (une ouverture au niveau de la gorge servant à y introduire un tube), pour, affirme le personnel traitant, pallier une « insuffisance respiratoire ».
Ainsi flanquée d’un énorme cylindre en plastique au cou, et ayant perdu la voix et la faculté de pouvoir formuler les moindres mots pour exprimer sa souffrance, les mains attachées au lit, Maria n’a plus que ses grands yeux noirs pour pleurer sa misère et sa solitude. Grignoté petit à petit par les bactéries, son petit corps s’est transformé en un squelette quasiment immobile.


Maintenant qu’elle vient d’être réduite au silence, Maria n’a plus que ses doigts de fée pour griffonner les quelques mots susceptibles d’exprimer ses envies de nourriture, qu’on lui introduit désormais à l’aide d’un tube relié au nez.
L’hôpital a même été jusqu’à lui interdire toute visite, craignant de voir les fautes professionnelles commises sortir au grand jour.


À l’entrée de l’institution, le nom de Maria est inexistant, son dossier médical enfoui sous terre. On parle peu d’elle en public, on évite même de la regarder dans les yeux de peur d’y voir reluire les multiples péchés et crimes commis contre son être vulnérable.


À l’instar d’un tabou qu’il faut occulter à tout prix, l’histoire de Maria avec ses bactéries et ses tubes risque de se terminer, secrètement, à la manière d’un fait divers banal que l’on finira par classer – à l’instar des dizaines de ses consœurs décédées dans des circonstances tout aussi douteuses et ramenées, sans vie, chez les leurs, à mille lieues d’ici...


À moins que son histoire ne finisse par toucher le cœur et la conscience de quelques responsables de ce pays qui décideraient, enfin, de se doter d’un peu de courage pour abattre le mur de ce silence mortel et lui sauver la vie.
Le cas de Maria n’est qu’une illustration du calvaire des « petites bonnes » du Liban qui se déroule clandestinement dans les coulisses de notre vie quotidienne et que l’on continue d’étouffer par tous les moyens de bord.
N’est-il pas temps de lever enfin la voix et de s’indigner, avec Stéphane Hessel, contre ces « faits divers » honteux que l’on cherche à dissimuler dans les bas-fonds de nos résidences et de nos hôpitaux ?

 

 

Pour mémoire

« Ai-je eu le choix à 19 ans, lorsque mon père s’est retrouvé au chômage ? »


Liban : Des employées de maison mettent en scène leur dur quotidien

 

Liban : Victime, l’employée de maison est enfermée ; ses bourreaux, eux, sont bel et bien libres

 

 

 

Elle a à peine 25 ans, mais la vieillesse a déjà rongé les traits de son visage et effacé son sourire jadis généreux.Originaire des Philippines, Maria, comme on va l’appeler, est clouée au lit dans des conditions inhumaines depuis quatre mois dans un hôpital gouvernemental, suite à une conjonction de circonstances complexes et malheureuses qui ont débuté par une « chute » du 7e...
commentaires (19)

Madame Jalkh, je vous felicite pour cet article poignant et espère de tout coeur que M. Jreissati saura faire justice. Cet 'officier influant' mérite tout simplement la torture... C'est inadmissible, horrible, révoltant... Joumana Sabbagh

Association Philippe Jabre

06 h 32, le 15 mars 2013

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Commentaires (19)

  • Madame Jalkh, je vous felicite pour cet article poignant et espère de tout coeur que M. Jreissati saura faire justice. Cet 'officier influant' mérite tout simplement la torture... C'est inadmissible, horrible, révoltant... Joumana Sabbagh

    Association Philippe Jabre

    06 h 32, le 15 mars 2013

  • Malgré l'horreur qu' évoque cet article, je suis ravie de voir que les choses commence à bouger au Liban concernant les travailleuses domestiques! Je vous remercie pour cette publication.  Je prépare un film documentaire sur l’exploitation des travailleuses domestiques immigrées (ET PAS SEULEMENT AU LIBAN!). Je suis une jeune réalisatrice belgo libanaise, et passe une commission de financement pour mon projet de documentaire fin avril. J'ai commencé donc mes recherches en Belgique et ai pu constater qu'en EUROPE AUSSI il y a des victimes de l'exploitation domestique. Il ne faut pas croire que cela ne se passe qu'au Moyen Orient. J'ai pu voir le film "Vous êtes servi" de Borges, qui met en scène une école où au pays les travailleuses apprennent à devenir de "bonnes" bonnes. J'ai la conviction qu'il faut faire un film sur ce sujet. L’une de mes principales motivation dans mes projets est de lutter pour le droit des femmes. Et comprendre aujourd’hui comment peut-on passer outre des droits fondamentaux du travail. J'aimerais me déplacer prochainement au Liban pour rencontrer des personnes prêtes à me raconter leur histoire. Je lance ici un appel. Bien à vous, Sarah Carlot Jaber 

    Sarah Carlot Jaber

    16 h 20, le 14 mars 2013

  • Il est grand temps d’organiser plus sérieusement ces contrats signés chez le notaire et qui restent parfois flous. Pour le permis de travail, il faudra, comme dans tous les pays du monde, opter pour un contrat nominatif ou un contrat anonyme, selon la durée du travail, sans oublier une fiche de renseignements en deux exemplaires, l’engagement du versement d’une redevance, les conditions et le coût éventuel du logement et de la nourriture, et la nature exacte des travaux à réaliser. Nazira.A.Sabbagha

    Sabbagha A. Nazira

    16 h 03, le 14 mars 2013

  • Ces médecins, cet hôpital, le "kafil", l'employeur officier influent de mon c... et certains ministres couvent certainement et secrètement le souhait que la mort emporte cette pauvre femme au plus tôt pour la faire disparaître et qu'on n'en parle plus. Le rôle d'une société libre et démocratique est de dénoncer ce genre d'horreurs. Tous (tous sans exception, y compris l'OLJ) ceux qui connaissent les noms et l'identité de ces criminels ont le devoir de les divulguer et de les diffuser le plus largement possible.

    Robert Malek

    12 h 53, le 14 mars 2013

  • Au Liban, les caporaux se prennent pour des maréchaux ! __ Chou chagheltak bil Jeïch ? Il vous ouvre alors deux ailes d'épervier ( laissons les aigles à côté pour le moment ), et vous dit la tête dans les airs: __ KABBOURAL ! Fakkir ba2a iza kén ( ici l'aigle )... 3OUFFICIER ! bifakir 7alou NAPOLÉON !

    SAKR LEBNAN

    12 h 37, le 14 mars 2013

  • je lis ce cauchemar en se pinçant le nez. Mais c'est horrible ce qui est arrivé à cette femme !

    Charles Fayad

    12 h 22, le 14 mars 2013

  • Sales hypocrites!

    GEDEON Christian

    12 h 12, le 14 mars 2013

  • Je ne comprends pas pourquoi les lecteurs de l'OLJ paraissent surpris. N'ont ils pas vécu au Liban? J'ai vécu au Liban et je me rendais très bien compte du mauvais traitement des employées de maison par presque tout le monde autour de moi.

    Paul Chapman

    11 h 25, le 14 mars 2013

  • Quel honte, mais chose normale dans un pays comme le Liban, c'est un pays arabe comme les autres les employés de maisons et les travailleurs sont traités comme des chiens en plus son "propriétaire" est un officier, autre caste intouchable , vous portez atteinte l'institution de l'armée ces messieurs, hommes politiques ne ferons rien, car ils ont aussi des employées de maisons

    Talaat Dominique

    10 h 54, le 14 mars 2013

  • Triste, émouvant, voire... insoutenable! Basta! On ne peut pas continuer comme ça! Il faut réformer et (mieux) légiférer sur la question du travail domestique des étrangers chez nous. J'exhorte entre-autre les Ambassades et les représentants des pays fournisseurs de cette humble main-d'œuvre d'agir au plus vite dans une action possiblement commune et concertée auprès des autorités Libanaise concernées.

    Ali Farhat

    10 h 13, le 14 mars 2013

  • Ca veut quoi au juste « son employeur, un officier influent » ?????? Des crapules qui se cachent derrière leur étoile !!! Et qui pensent être protégé par leur uniforme. C’est là tout le problème de notre pays… Des irresponsables sans scrupule, sans foi ni loi, sans éducation et zéro sens civique, qu’il faudrait sanctionner. Ceux qui pensent vouloir transformer le pays à leur image de sauvages incultes. Tout ce qu’on peut leurs souhaiter, que leurs enfants, petits enfants, mères, sœurs et tous ceux qui leurs sont chers soient traités de la même façon qu’ils traitent les autres…

    Nadine Naccache

    10 h 06, le 14 mars 2013

  • Qu en pensent le conseil de l ordre des médecins ? et le syndicat des hôpitaux? et le conseil de l ordre des infirmières? et le ministre de la santé? le ministre du travail?

    CBG

    09 h 53, le 14 mars 2013

  • suite à la diffusion de cet article...j'ai été tellement choqué par ce drame humain et le comportement bestial des intervenants , que, et j'ai expédié cet article auprès de collègues à l'étranger.... en retour ....j'ai appris avec stupéfaction ... ,mais a reste a vérifier ...? (c'est en principe le travail des journalistes) que dans notre pays une/un employés de maison sont pratiquement racketter au ministère du travail...et voir dans d'autres ministères.... ! il paraît... , que outre les frais 'légaux " d'agence , des employeurs et autres sponsors...pour obtenir finalement la délivrance d'un permis de travail en règles ...il y a de surcroît 600/800 voir plus de US Dollars de bakchich à payer ????...!!! si cela est vrai...c'est tout simplement scandaleux de chez scandaleux...!

    M.V.

    09 h 51, le 14 mars 2013

  • Lorsque je lis ce genre de nouvelles, j'ai honte d'annoncer ma libanité. Honte de cette partie de mes compatriotes, avec je n'ai aucun point commun. Allez apprendre la base des droits de l'ètre humain, allez apprendre à traiter avec les êtres humains.

    Nayla Tahan Attié

    09 h 31, le 14 mars 2013

  • Révéler les noms de tous les barbares impliqués dans cette tragique affaire, les traduire en justice et les condamner à 20 ans de tôle en leur infligeant aussi des dédommagements de l'ordre du million de dollars, c'est le minimum pour rendre (à peu près) justice à cette malheureuse créature.

    Paul-René Safa

    09 h 13, le 14 mars 2013

  • Faut que justice se fasse , ça ressemble au histoire horrible du moyen âge...je suggère de juger ces criminels ... de fusiller l'officier et de pendre le sponsor.

    M.V.

    08 h 29, le 14 mars 2013

  • HONTE ! ET MILLE FOIS HONTE ! Il faut créer un bureau spécial au ministère du travail où toutes les bonnes venant travailler au Liban seraient enregistrées et qui serait responsable de leur bien-être, interdisant aux employeurs de confisquer leurs passeports et tout autre document et, puisque malheureusement la majorité des Libanais étant des RACISTES, dans ces cas, croyant avoir acheter une esclave et en disposer à leur guise, s'enquérir de leur bien-être à des intervalles réguliers. Le TORT que ces RACISTES, et j'entends les employeurs inhumains, causent à la réputation du Liban à l'étranger est énorme. IL FAUT URGEMMENT Y METTRE UN TERME... L'OLJ devrait suivre cette affaire de très près.

    SAKR LEBNAN

    07 h 55, le 14 mars 2013

  • J'ai lu jusqu'au bout cette histoire atroce de Maria et je n'ai pu empêcher mes larmes de couler... L'être humain est l'animal le plus sauvage sur terre.... et le pire de tous, c'est cet être macho, libanais, qui a les idées arrêtées et vit encore dans sa tête à l'ère de l'esclavage... Tfeh 3ala heik neiss ! Ceux qui les protègent en ne faisant rien, ne sont pas mieux!

    Tueni Myriam

    06 h 43, le 14 mars 2013

  • C'est une honte!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!! Malheureusement nous vivons dans un pays retrograde et au lieu d'aller de l'avant nous reculons a pas de geant. Il y a de quoi pleurer, d'abord a cause de cette pauvre employee de maison qui a tout quitte pour se faire quelques sous et faire vivre sa famille, ensuite a cause de la reputation que nous avons!!!!!!!!!!!!!!!!!! C'est a vomir d'horreur.

    michele bibi

    06 h 32, le 14 mars 2013

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