Je voudrais lui confier à mon tour que le Dieu qu’il fête ici à Noël ne se trouve pas sous la forme d’un enfant dans une crèche, mais sous la forme d’un gros chaperon rouge, aussi bien coté ici qu’ailleurs, que le message christique est de plus en plus symbolisé, même par certains clercs (!), qui y voient un mode de vie et le professent, que l’Avènement est de plus en plus considéré, ici aussi, comme un événement allégorique plutôt qu’historique, comme une fable plutôt qu’une vérité, que la plupart des prétendus «chrétiens» s’habillent élégamment de cette identité l’espace d’un mariage, d’une première communion, d’un dimanche des Rameaux, ou l’espace de festivités comme Noël et le Nouvel An où l’on s’étrenne ostensiblement à qui mieux mieux ou «à qui plus plus» afin de mieux (et plus) paraître.
Je voudrais lui révéler que cette générosité typiquement libanaise ne fonctionne qu’en circuit intrafamilial fermé, que peu de ces chrétiens aisés songent à verser quelque aumône ou offrir quelque pièce vestimentaire encore toute neuve de leur précédente garde-robe et de celle de leur enfant à quelque asile ou orphelinat. Mais que bon nombre d’entre eux, afin de remercier leur dieu de ses grâces et en redemander, ou par crainte superstitieuse d’en être privés, vont, de temps en temps, et à l’occasion des fêtes, à la messe du dimanche. D’où le nombre impressionnant de «fidèles» qui se pressent à l’office et se dépensent en génuflexions pour reprendre, une fois le devoir accompli et la parade terminée, lui le cigare et elle le narguilé, dédaigner du regard le va-nu-pieds et insulter du klaxon celui qui n’a pas cédé le passage. Et pour joindre l’utile à l’agréable, se donner bonne conscience et demander des faveurs pour eux-mêmes, ils consacreront volontiers un dimanche de leur calendrier chargé de fêtes pour un pèlerinage au sanctuaire de leur saint préféré, quitte à lui substituer un autre si celui-ci s’avère décevant, où ils s’emploieront, pieusement et fiévreusement, à l’idolâtrer, à vénérer sa statue, caresser et embrasser sa photo et implorer ses prodiges, reléguant son «patron» aux oubliettes, pour ensuite couronner leur dévotion par un «méchoui» fumant à l’auberge du coin. Mais les dieux et les saints devront fatalement céder la place, à chaque fin d’année surtout, à ces autres «saints» que deviennent les astrologues et voyants, les diseurs et diseuses de bonne aventure, que les médias sanctifient davantage, et aux lèvres desquels se pendent lesdits chrétiens des messes dominicales et des pèlerinages. Adieu vœux, rosaires, offrandes, génuflexions... Place aux nouveaux prophètes triés sur les deux volets, 8 et 14 Mars.
À mon ami belge qui déplore cette «déchristianisation graduelle» dans sa société, je lui réponds que la mienne ne s’en porte mieux qu’en apparence, que la chrétienté ne s’évalue ni en chiffres trompeurs, ni en lettres creuses, ni en rituels hypocrites, ni en nombre d’églises, de monastères, d’écoles et d’universités patronnés par des saints, ni en taux d’assistance aux messes et à leur fréquence, ni en quantité de paroisses, de curés et de moines, ni en nombre de clochers et sons de cloche, ni en longueur d’homélie, ni en hauteur et couleur de mitre, ni en Pater et Ave récités par cœur et sans cœur, mais elle s’évalue dans le vécu profond et sincère, selon les préceptes du christianisme, dans la présence effective et permanente du Seigneur au tréfonds du croyant, dans l’exercice de la commisération et de la bienfaisance, aussi bien par les pasteurs que par leurs brebis. Je voudrais lui dire, à cet ami désabusé de son monde et abusé du mien, que mieux vaut une déchristianisation transparente qui permet d’identifier les vrais chrétiens dans son monde, les quelques-uns qui fréquentent les quelques églises, que cette chrétienté apparente qui regorge de faux chrétiens dans les églises, les sanctuaires, les mausolées... et font perdre de vue les quelques vrais, au risque de les contaminer et leur faire perdre la foi. Pour finir, je voudrais le consoler (ou peut-être le désespérer) et lui dire que, suite à ce qui précède et devant l’état désastreux du monde, Dieu n’a pas seulement déserté l’Occident, mais la planète Terre, pour se réfugier dans son monde à Lui, tout en gardant (heureusement) une planche de salut aux quelques rescapés du nôtre.
Ronald BARAKAT

