Au cours de sa longue histoire, la langue arabe a certes joué un rôle majeur dans l’histoire culturelle de l’humanité, rôle qui ne peut être comparé qu’à celui d’un tout petit nombre de langues « classiques » : chinois, sanscrit, grec, latin(1). Plusieurs langues (turc, persan, urdu notamment) lui ont emprunté son alphabet ; les emprunts lexicaux se remarquent dans des langues bien plus nombreuses : outre celles déjà citées, l’espagnol, le portugais, le français, l’italien, etc. ; en même temps, elle s’est enrichie elle-même, dès une époque très ancienne, de termes syriaques, grecs, latins, comme le savent bien les philologues. Est-il raisonnable de souhaiter, en particulier au Liban, qu’elle se replie sur elle-même et se coupe des sources pleines de richesses qui ont contribué à son patrimoine actuel, notamment de la langue et de la culture françaises ?
En fait, la question se pose régulièrement chaque fois qu’arrive une période de changements politiques au Liban et dans la région, provoquant toutes sortes de réactions émotionnelles ou politiques.
La question n’en doit pas moins être étudiée d’abord dans une approche objective et scientifique, pour que soit sauvegardé l’avenir culturel et matériel de la génération présente, en même temps qu’il est nécessaire que continue l’influence de la culture arabe, grâce à notre ouverture sur les grandes cultures de civilisation, et en particulier sur la langue et la culture françaises.
Or une approche objective et scientifique montre d’abord que la langue et la culture françaises ne se posent pas en concurrentes de la langue et de la culture arabes, ni ne tendent à les éliminer, d’autant qu’elles sont parties intégrantes de la culture libanaise.
La langue et la culture françaises n’ont nullement pour rôle de remplacer la langue et la culture arabes; elles ne sont pas non plus une sorte de monopole d’une communauté confessionnelle ou d’une classe sociale, ni ne doivent faire obstacle à la démocratisation et à la généralisation de l’enseignement. D’autre part, il serait absurde de les considérer comme un héritage ou un relent de colonialisme. La culture libanaise a intégré dans son patrimoine la langue et la culture françaises un siècle avant le mandat : bien plus, des relations solides et profondes avec la France et l’Italie avaient marqué l’histoire du Liban bien des siècles auparavant.
Un regard jeté sur l’histoire culturelle du Proche-Orient nous montre alors que cette interaction de la langue et de la culture françaises eut pour conséquence un échange fructueux à presque tous les niveaux. C’est cela notamment qui a contribué au renouvellement et à l’enrichissement de la culture arabe, lui facilitant l’accès au renouvellement des institutions politiques et sociales qui se manifeste tout au cours du siècle dernier, et à la renaissance de la langue arabe elle-même, comme cela arriva aussi en Europe lors de la Renaissance et du siècle des Lumières.
En effet, les promoteurs, chrétiens et musulmans, de la Nahda au Liban, en Égypte et en Syrie ont fait évoluer et ont modernisé la langue et la culture arabes notamment grâce à leur familiarité avec la culture française et à la maîtrise qu’ils ont su acquérir de cette culture sans pour autant se couper le moins du monde d’un héritage arabe profondément enraciné en eux. Ils reprenaient ainsi, à leur manière, l’illustre tradition de leurs ancêtres de Bagdad, qui eux aussi pratiquaient aisément les grandes langues de civilisation de l’époque et avaient une connaissance profonde de la philosophie et des arts qu’elles avaient exprimés. Cette époque d’ouverture aux autres fut précisément celle du grand rayonnement de la culture arabe à l’époque abbasside.
Ce rôle décisif joué par des rapports culturels profonds dans le progrès des cultures réceptrices est une donnée à peu près constante dans l’histoire des civilisations : que l’on songe à la fécondation de la culture japonaise avec les apports culturels de la Chine, ou aux cultures européennes modernes, y compris la culture russe, s’enrichissant les unes les autres grâce à leurs constants rapports mutuels.
Si, dans cette perspective, nous en revenons au Liban moderne, ou à l’Égypte, ou aux autres pays qui furent à l’avant-garde de la Renaissance arabe, et si nous examinons les réalisations de leurs élites nourries de la culture française, l’importance de ce qu’ils ont produit dans tous les domaines éclate aux yeux, qu’il s’agisse de droit moderne, de politique, des questions sociales, de la presse, de la littérature, des beaux-arts, de la langue, avec la composition d’encyclopédies, de toutes sortes de dictionnaires, et avec la renaissance de l’héritage arabe, menée à bien dans un esprit scientifique poussé. Le Liban, et avec lui le monde arabe, a ainsi constitué un trésor dont l’importance ne peut échapper à personne, et il l’a fait en maintenant la langue et la culture françaises comme une part fondamentale de la culture de ce pays. Et si la langue et la culture arabes ont résisté au courant de turquisation alors dominant, ce fut grâce à nos savants et à nos hommes de culture du temps de la Nahda ; allons-nous échouer aujourd’hui à résister pour rester nous-mêmes, alors que nous avons atteint un niveau de conscience intellectuelle que nous n’avions pas à cette époque ?
Sans doute, si nous voulons généraliser la culture française pour qu’elle ne reste pas la chasse gardée d’une élite, un important effort financier est nécessaire ; mais plus encore, comme tout projet d’envergure, cela réclame une conviction solide, une vision ample de tout ce qui est en jeu, et aussi du courage et de la persévérance, encore plus que des moyens financiers ; car les projets justes mis en œuvre avec sérieux et dévouement aboutissent toujours à d’excellents résultats si leurs promoteurs, de leur côté, savent s’y donner pleinement.
Il ne faut pas oublier non plus qu’en même temps que nous devons faire face à des difficultés nouvelles, comme par exemple le coût de l’enseignement, le monde moderne nous offre aussi des facilités nouvelles avec les moyens actuels de diffusion de l’enseignement, tels la télévision, la radio, les cassettes, les livres de poche et les vidéocassettes, les CD et les DVD ; à quoi s’ajoute un sens accru de la coopération internationale.
Ainsi le Liban qui, pour des raisons historiques et géographiques où le colonialisme n’a jamais joué qu’un rôle marginal, a vu son destin culturel marqué par la langue et la culture françaises, ne peut renoncer à cette partie intégrante de son héritage sans mettre en danger son identité spécifique et son existence même. Il peut donc, et doit, défendre sans complexe cette partie fondamentale de son histoire ; ce n’est pas soumission au colonialisme, ce n’est pas davantage mettre en danger la culture arabe, ni non plus rendre plus difficile l’accès à d’autres langues et cultures : anglais, allemand, espagnol, italien, russe, etc. Si les Libanais gardent leur spécificité culturelle fondamentale, ils se rendront au contraire plus aisée l’ouverture aux diverses civilisations.
Enfin, le maintien de ce patrimoine libanais spécifique est probablement plus nécessaire que jamais par le passé, face aux bouleversements politiques et culturels qui risquent de survenir dans le monde.
(1) Le linguiste américain Edward Sapir ajoute à ces cinq langues le français, seule des langues modernes à avoir joué un rôle comparable (in « Linguistique », éd. de Minuit, 1968, p. 54).

