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À La Une - L'impression De Fifi Abou Dib

Un enfant, un oiseau

C’est l’histoire d’un prisonnier, dans les années 80 du siècle dernier. Un maton venait de temps en temps bavarder avec lui dans sa cellule. On lui avait dit que le prisonnier était un « intellectuel » et cela semblait l’intriguer. Quand il lui a demandé son vrai nom, le détenu le lui a donné, conscient de prendre un grand risque, mais quelque chose lui disait qu’il pouvait le faire. Dire que le geôlier s’était pris d’amitié pour cet écrivain serait un grand mot. Admettons qu’il lui manifestait une certaine bienveillance.

 

Une nuit, dans le plus grand secret, il lui a demandé une faveur : il y avait, à une quarantaine de mètres de sa cellule, un enfant de cinq ans, né en prison et prisonnier avec sa mère, probablement le fruit d’un viol qu’elle avait subi entre autres tortures. L’enfant ne parlait pas. Le geôlier voulait qu’en sa qualité d’« intellectuel », notre homme lui raconte une histoire. Il l’a donc suivi, à pas de loup, dans l’obscurité. Quand la porte de la cellule s’est ouverte, la mère s’est ramassée sur elle-même, lançant un regard terrifié vers l’enfant. Elle devait avoir 26 ans, l’âge de la propre fille de l’écrivain, à l’époque. Celui-ci apprendra plus tard qu’elle avait été arrêtée parce que son père, convoqué par les autorités, s’était enfui en Jordanie. Elle payait pour lui.

 

Le prisonnier l’a rassurée comme il a pu et il s’est approché du petit. L’enfant était d’une pâleur qui irradiait dans la faible lumière de la cellule. Ne sachant quoi dire, mais pressé par le gardien, l’homme a commencé une de ces histoires qu’on raconte aux enfants de chez lui : Il était une fois un oiseau... Et l’enfant de demander « C’est quoi, un oiseau ? »

 

Comment voulez-vous expliquer un oiseau à celui qui n’a jamais vu d’oiseau ? Comment parler d’une fleur, d’une étoile ou même de la lumière du jour à ce petit être privé de liberté dès la naissance ? À quoi servent les mots quand ils ne se rattachent à aucune réalité ? Ce n’était pas une faveur que le geôlier avait demandée au prisonnier. Il lui avait posé un défi. Il voulait confronter l’« intellectuel » à sa propre impuissance en le mettant dans une situation où le langage n’a plus aucun pouvoir, même pas celui de faire rêver.


Cette histoire vécue est celle de l’opposant syrien Michel Kilo. Il l’a récemment racontée lors d’une interview sur une télévision de Dubaï, avec l’impact que l’on devine dans cet émirat où l’enfant est roi. Par-delà les larmes d’émotion versées devant les écrans géants de la skyline qui borde le golfe Persique, elle est avant tout une puissante métaphore, sinon une définition littérale de l’obscurantisme. Elle nous rappelle évidemment que sans liberté les mots n’ont pas de sens et sans mots, le réel n’a pas d’usage. Par-delà la tristesse, elle est surtout un appel à rester vigilants pour tous les enfants de ce monde arabe dont on n’ignore pas la propension atavique à ne porter au pouvoir que des despotes. Pour nos enfants, nos oiseaux.

C’est l’histoire d’un prisonnier, dans les années 80 du siècle dernier. Un maton venait de temps en temps bavarder avec lui dans sa cellule. On lui avait dit que le prisonnier était un « intellectuel » et cela semblait l’intriguer. Quand il lui a demandé son vrai nom, le détenu le lui a donné, conscient de prendre un grand risque, mais quelque chose lui disait qu’il pouvait le faire. Dire que le geôlier s’était pris d’amitié pour cet écrivain serait un grand mot. Admettons qu’il lui manifestait une certaine bienveillance.
 
Une nuit, dans le plus grand secret, il lui a demandé une faveur : il y avait, à une quarantaine de mètres de sa cellule, un enfant de cinq ans, né en prison et prisonnier avec sa mère, probablement le fruit d’un viol qu’elle avait subi entre autres tortures. L’enfant ne...
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