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Miroirs, terribles miroirs

Dès le milieu des années 90, au tout début de la normalisation (la paix est encore un mot difficile), la méfiance était évidente envers ces ouvriers, venus de l’autre versant de l’Anti-Liban, qui semblaient avoir troqué sans transition le treillis contre la panoplie du petit maçon. On hallucinait de les voir s’engager par fournées entières dans la reconstruction de ce qu’ils s’étaient, en grande partie, acharnés à détruire. Ce n’est un secret pour personne, la Syrie de Hafez el-Assad n’a pas laissé à Beyrouth un parfum de violette. Les années passant, les ouvriers du bâtiment et autres concierges ont réussi, à force de discrétion, à faire oublier tant soi peu les mauvais souvenirs. Oublier n’est pas pardonner. On ne compte pas le nombre de Libanais qui ont refusé de mettre les pieds en Syrie, soit par frayeur, soit par répugnance, depuis l’époque. Les deux peuples ont donc continué à s’ignorer.
Les habitants du Sud n’ont pas vraiment souffert de la tutelle syrienne, ils avaient assez à faire avec les Israéliens. Ceux du Nord s’en sont accommodés. C’est au Mont-Liban et dans la capitale que l’horreur a dépassé tout entendement. Comment oublier ces charmantes villégiatures, la pierre blonde de leurs hôtels surannés engloutis dans les pinèdes. Les parties de badminton, le bridge du soir à l’heure du thé et des brumes, et brusquement l’assaut de la piétaille, les cuisines transformées en salles de torture, la haine, la douleur, l’abomination là où tout n’était que douceur de vivre. Comment oublier les bombes lancées au hasard sur Beyrouth depuis ces mêmes sommets, au plus fort de l’activité quotidienne, et qui fauchaient aveuglément leur lot de malheureux. Arrêtons-nous là. Il est vrai que les combats allaient déjà bon train entre compatriotes. Mais l’intervention de cette armée somme toute étrangère, que certains le veuillent ou pas, laisse un goût particulièrement amer tant par sa cruauté que par sa gratuité.
Le destin fait qu’aujourd’hui nous accueillons sur nos terres des familles syriennes désemparées, qui laissent à leur tour derrière elles le souvenir de villégiatures charmantes et d’hôtels désuets, de bridge à l’heure des brumes et de badminton sous les arbres. Les hommes ont le même air accablé que nos pères au temps où ils nous regardaient, au port, assis sur les valises. Les femmes ressemblent à nos mères à cette époque, un peu trop apprêtées, on a beau avoir tout perdu, on n’est pas des gueux. Insupportable miroir. Ils nous racontent leurs usines détruites, leurs enfants dispersés aux quatre coins du monde, les enlèvements, les rançons, les viols, ils racontent des vies entières passées à bâtir et dont ils n’ont pu sauver que ce qu’on en voit : ces corps encore debout et ces regards vides. Ils se confient, non pour inspirer la pitié, loin, bien loin de là, mais pour nous être un peu moins étrangers. Le savent-ils ? Ils sont notre passé, nous sommes leur avenir. Nous sommes aujourd’hui ce qu’on peut leur souhaiter de meilleur : des survivants qui poussent leur charrue dans un champ de mines et qui espèrent encore la moisson.
Dès le milieu des années 90, au tout début de la normalisation (la paix est encore un mot difficile), la méfiance était évidente envers ces ouvriers, venus de l’autre versant de l’Anti-Liban, qui semblaient avoir troqué sans transition le treillis contre la panoplie du petit maçon. On hallucinait de les voir s’engager par fournées entières dans la reconstruction de ce qu’ils s’étaient, en grande partie, acharnés à détruire. Ce n’est un secret pour personne, la Syrie de Hafez el-Assad n’a pas laissé à Beyrouth un parfum de violette. Les années passant, les ouvriers du bâtiment et autres concierges ont réussi, à force de discrétion, à faire oublier tant soi peu les mauvais souvenirs. Oublier n’est pas pardonner. On ne compte pas le nombre de Libanais qui ont refusé de mettre les pieds en Syrie, soit...
commentaires (5)

Sublime article à couper le souffle ! Doux et cruel flashback, retour en arrière nostalgique. On revit littéralement les scènes que vous décrivez. Avec ce voyage dans le temps, toute une vie défile. Nous sommes désolés et tristes pour ceux qui aujourd’hui, vivent les mêmes terreurs, angoisses, peurs, pertes, injustices, humiliations et j’en passe, que nous n’avions pas choisir de vivre non plus. « Insupportable miroir » à mémoire infaillible, miroir fêlé qui renvoie une image laide et déformée.

Nadine N

04 h 11, le 18 octobre 2012

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Commentaires (5)

  • Sublime article à couper le souffle ! Doux et cruel flashback, retour en arrière nostalgique. On revit littéralement les scènes que vous décrivez. Avec ce voyage dans le temps, toute une vie défile. Nous sommes désolés et tristes pour ceux qui aujourd’hui, vivent les mêmes terreurs, angoisses, peurs, pertes, injustices, humiliations et j’en passe, que nous n’avions pas choisir de vivre non plus. « Insupportable miroir » à mémoire infaillible, miroir fêlé qui renvoie une image laide et déformée.

    Nadine N

    04 h 11, le 18 octobre 2012

  • Yâ ilâhi haïdal Soûry ! Ou, yâ ilééhé haïdass Soûréh en dialecte libanais pur jus : C'est le cri d'épouvante qui s'élève parmi eux, chaque fois que la menace d'un déferlement syrien se précise à nouveau ! C'est à se demander quels Syriens ils avaient bien pu fréquenter. Tout ceci n’est que tout à fait compréhensible et humain, après tout le mal que certains Syriens ont fait aux Libanais Sains, et certainement pas aux autres Libanais "Malsains", qui eux avaient par contre entièrement Collaboré ! Pour ce qui est d'une éventuelle réconciliation avec la Syrie, il faut y adhérer même si, ce faisant, on se sépare de quelques bons amis. Et pour que le débat reste un tant soit peu objectif, l'objection selon laquelle une réconciliation avec la Syrie achèverait de rendre illusoire tout renforcement du Grand-Liban est hélas, il faut l’admettre, tout à fait irréfutable ! Mais même sans cette réconciliation avec la Syrie, il faut admettre que cette indépendance est d'ores et déjà écornée. Les atteintes à celle-ci, c'est lors des événements précédents de leur "propre" histoire que les Libanais les avaient déjà consolidé. Et ils avaient même choisi de ne point les éliminer, se condamnant du même coup à des coopérations renforcées ou à des alliances dures à géométrie variable désormais indispensables : La réconciliation avec la Syrie ne les rendra ni plus ni moins aisés à éviter…. Quelle "fertile" contrée !

    Antoine-Serge KARAMAOUN

    01 h 53, le 18 octobre 2012

  • Je ne peux leur souhaiter que de réaliser ce qui est aujourd'hui leur plus grand souhait : que ce régime baassiste criminel qui les a trompés et tyrannisés pendant plus de quarante ans, et qui a fait tant mal au Liban durant trente, ils s'en débarrassent le plus vite possible. Et nous aussi.

    Halim Abou Chacra

    01 h 27, le 18 octobre 2012

  • Terribles miroirs pour un bourreau syrien qui n’est pas trop immature, qui utilise toujours la séduction et la manipulation pour attribuer la faute à la victime, comme il le faisait au Liban avec un sang froid . Vraiment triste . Nazira.A.Sabbagha

    Sabbagha A. Nazira

    00 h 54, le 18 octobre 2012

  • Très bel article de Mme. Fifi Abou Dib.

    Antoine-Serge KARAMAOUN

    00 h 49, le 18 octobre 2012

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