Un favori dans une course à la présidence ou au Congrès pourrait réduire de moitié ses frais de campagne et perdre seulement un pour cent d’électeurs ; en contrepartie, donné pour perdant, un candidat qui doublerait le montant de ses dépenses ne gagnerait que un pour cent de voix supplémentaires. Cette thèse, on la doit non pas à Euclide mais, dans un livre ébouriffant*, à Steven D. Levitt, économiste de l’université de Chicago, et Stephen J. Dubner, journaliste au New York Times. Plus que jamais en ces journées qui précèdent la date du 6 novembre, l’axiome – ou plutôt le postulat à en croire certaines méchantes langues – demeure d’une brûlante actualité, quand, selon certaines prévisions, le total général des dépenses pour cette présidentielle devrait avoisiner la bagatelle de 6 milliards de dollars – 5 803 829 964, pour être précis (à se demander comment l’on est parvenu à ce chiffre alors que cinq semaines nous séparent encore du jour J...). Toujours est-il que, pour le seul mois d’août, Barack Obama a levé 655 millions et son adversaire républicain 536 millions. Il y a quatre ans, la campagne du démocrate lui avait coûté 730 millions de dollars, soit le double de celle de George W. Bush en l’an 2000. À titre de comparaison, on notera que l’entrée d’Abraham Lincoln à la Maison-Blanche, en 1861, avait nécessité la somme, fabuleuse pour l’époque, de 2,8 millions (en dollars constants).
Mais revenons à aujourd’hui. Tout cet argent dépensé, pour quel résultat ? Quasiment nul, répondent les gourous des instituts de sondage qui se sont penchés sur l’intrusion massive du dieu dollar dans la vie publique. L’une des raisons de cet effet boomerang est le ras-le-bol d’une opinion publique abreuvée jusqu’à plus soif par une quantité incroyable de publicités négatives, financées par des capitaux privés, un phénomène autorisé depuis 2010 par la Cour suprême. Une autre raison est que tout un chacun a fini par se poser la bonne question, à savoir : s’il faut des sommes aussi importantes pour convaincre l’électeur que vous représentez le bon choix, c’est que vos idées ne sont par forcément les meilleures.
Il y a aussi cet incroyable gaspillage dans la manière d’investir certaines contributions. Le cas de Sheldon Adelson est à cet égard exemplaire. Le magnat israélo-américain des casinos et grand ami de Benjamin Netanyahu avait fait preuve d’un sens des affaires pour le moins déplorable lorsqu’il avait soutenu Newt Gingrich à hauteur de 10 millions de dollars bien que l’ancien speaker s’était déjà retiré de la course à l’investiture du Grand Old Party. Des millions ont été déversés dans l’escarcelle d’États par avance perdus pour les républicains, telle la Pennsylvanie qui a porté son choix sur Al Gore, puis sur John Kerry et enfin sur l’actuel président, qui devrait recueillir cette fois encore la majorité des suffrages.
Les statistiques, le sport préféré des Américains, sont là pour le prouver : les candidats les plus prodigues sont le plus souvent les moins chançards. En 2002, trois candidats sur un total de 32 ayant puisé un million ou davantage dans leur cassette personnelle l’ont emporté. En 2004, un seul des 30 candidats avait été élu; en 2006, ils étaient cinq sur un total de 42, onze sur 51 en 2008 et douze sur 58 en 2010.
Dans le duel en cours, il reste au héraut du Grand Old Party une chance d’effacer le désespérant souvenir des faux pas successifs de son parcours. Il s’agit du premier des trois face-à-face, appelé à se tenir demain mercredi, qui sera suivi, prévoit-on, par 60 millions de téléspectateurs. Pour ces 90 minutes qui pourraient bousculer toutes les prévisions, Romney s’est minutieusement préparé avec un sparring partner de choix, le sénateur de l’Ohio, Rob Portman. Mais les perspectives ne sont guère encourageantes, à moins d’un bouleversement économique qui verrait la Réserve fédérale intervenir en catastrophe ou s’envoler les chiffres du chômage ; à moins encore d’une opération-surprise israélienne contre les sites nucléaires iraniens. Pour le reste, les voyants sont au rouge (et il n’est pas question, là, de la couleur de son parti) pour l’ancien gouverneur du Massachusetts. Sont tombés dans l’escarcelle de l’autre camp les États-clés suivants : Ohio (49,4-43,8 pour cent), Floride (49,3-46,1), Iowa (48,5-44,8), Caroline du Nord (47,7-46,7). À quoi s’ajoute le zeste involontairement fourni par le colistier Paul Ryan qui, interrogé dimanche sur FoxNews par le journaliste Chris Wallace sur la manière dont le tandem pensait compenser les pertes dues aux coupes dans les impôts, a répondu : « Je n’ai pas le temps de vous l’expliquer. »
Plutôt cavalier, on en conviendra.
(*) « Freakonomics : A Rogue Economist Explores the Hidden Side of Everything » – HarperCollins, 256 pages, 2005.

