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À La Une - L'Orient Littéraire

Chute hors du miroir

Forgé à coups flamboyants de conjugaison arabe, à la deuxième et difficile personne du féminin pluriel, le dernier ouvrage de Salim Barakat consiste en un seul très long poème : une ode au féminin, fantastique et rancunière.

D.R.

La poésie de Salim Barakat est décrite comme se rattachant au réalisme magique, voire à la fantasy mythique, et à la littérature de l’absurde. Le poète kurde d’origine syrienne basé en Suède continue d’explorer l’alliage, rarissime en arabe, entre absurde, merveilleux et existentialisme dans un texte dont la virtuosité stylistique s’apparente à la fois à la noble robustesse de la tradition littéraire arabe et au souffle post-moderne qui se lève sur les auteurs arabes contemporains. C’est peu dire que l’écriture de Barakat surprend ou déroute. Elle est d’emblée hors-champ, et même pour celui ou celle qui tente de surfer vaillamment sur les déferlantes d’al-Sayl, le torrent poétique reste le plus fort et le plus solitaire.

La poésie de Barakat, de par son style et par le monde si singulier qu’elle déploie dans la langue arabe, résiste à toute traduction. La traduire, notamment en français, est réducteur puisqu’il prive, en la banalisant, cette écriture du mystère violent qui l’habite. Aussi, peu de langues distinguent à ce point dans leur usage de la deuxième personne du pluriel, le masculin du féminin, ce qui prive la version traduite de l’usage exclusif, obsessif et très musical de la deuxième personne du féminin pluriel, opéré par Barakat. Outre les possibles lourdeurs linguistiques que cet usage comporte – la rime en « tounna » du pronom personnel « antounna » et la terminaison du verbe conjugué ont une résonance protubérante et mélodieuse –, le poète alterne les verbes décrivant les femmes et les verbes s’adressant à elles au mode impératif. L’impératif agressif et séducteur confère à son texte une sonorité et un écoulement fidèles au titre de l’ouvrage, c’est-à-dire torrentiels.

 

La lecture bute répétitivement sur le « antounna » (« vous » au féminin pluriel en arabe) et le féminin dont le poète traite et auquel il adresse ses incantations et monologues et malédictions s’en trouve encore plus nocturne et hermétique. La voix du poète va s’épaississant et semble peu à peu incarner à elle seule un chœur universel, celui de tous les hommes, s’adressant à toutes les femmes. La progression ardue de l’unique long poème de l’ouvrage, construite sur le développement obstiné d’une même idée, exhale une aura mystique et mythologique : les femmes ayant « atteint l’âge de mercredi », le poète les pousse puis leur ordonne de se priver du miroir. L’ouvrage est construit telle une démonstration mathématique, un plaidoyer intransigeant, énumérant sans relâche les raisons pour lesquelles les femmes devraient désormais se défaire du miroir.

 

Al-Sayl érige sa mythologie propre faite de sang et surtout de fruits et de fleurs. Le calendrier des cycles féminins et le spectre des émotions aveuglant comme lumière sont constitués chez Barakat par le végétal au cœur duquel le poète puise une langue inconnue apte à suggérer le mystère. Comme un cri de désir résonne à la fois comme blâme et châtiment, al-Sayl suit les courants qui lient les femmes au divin, à la mémoire, aux générations passées, présentes et futures et aux violences et affections animant l’univers. Le poète s’adresse à elles toutes, en ce qu’elles partagent de condition et d’essence ; le poète s’adresse à elles au terme d’une longue, très longue dérive ancestrale puisque leur torrent a buté contre la blessure masculine qui n’a que le poème à poser comme obstacle. Et le poète dit : Non, vous ne serez plus désormais les gardiennes du miroir.

 

Ce châtiment vient mettre terme au pouvoir de réflexion et de réfraction féminin, mais aussi aux allers-retours des femmes à travers le pouvoir miroitant de l’eau, de la glace, du regard, du temps, de l’amour, de l’angoisse, de l’absence. C’est le vacillement des femmes entre visible et invisible que le poète condamne ainsi que le devenir du miroir : après la source du désir, du narcissisme et du mal, il est semble-t-il source d’indifférence. Femmes désirées et haïes dans une ambivalence subversive, leur essence que la poésie de Barakat décante a des exubérances de carnaval. Fête orgiaque des mots puis sobriété autoritaire du ton, le ghazal ici est d’un genre nouveau. Mystère et ésotérisme du chiffre et du jour, du fruit et de la fleur, celles qui sont arrivées à « l’âge de mercredi » sont à présent sommées de sortir du paradis par une chute, également biblique et poétique, hors du miroir. Mais quelles seraient les femmes sans miroir et quels seraient les hommes sans femmes à miroirs ? Un autre long poème redoutablement écrit par Salim Barakat nous le dira peut-être.

 

« Voilà que vous avez atteint l’âge de mercredi/ Ne portez donc pas pour mercredi les vêtements qui irritent jeudi/ Mais examinez, toutes blessures égales,/ distinguées/ et flatteuses,/ ce qu’examinent les enquêteurs de la preuve de la mort./ Enquêtez comme enquête le ciel sur les dires du sel/ au sujet du sucre suicidé, cependant,/ Vous ne garderez plus de miroir désormais./ (…) Vous, celles qui avez cru les pâturages et que les pâturages ont alors cru./ Vous./ Comment avez-vous tout trouvé/ dans la déception première?/ Depuis que vous êtes déception, / vous êtes toute chose./ Depuis que,/ Vous,/ En une même angoisse,/ Avez triomphé de Dieu. »

 

 

*Extrait traduit de l’arabe par R. Baddoura.

 

La poésie de Salim Barakat est décrite comme se rattachant au réalisme magique, voire à la fantasy mythique, et à la littérature de l’absurde. Le poète kurde d’origine syrienne basé en Suède continue d’explorer l’alliage, rarissime en arabe, entre absurde, merveilleux et existentialisme dans un texte dont la virtuosité stylistique s’apparente à la fois à la noble robustesse...
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