Que sur le conseil sans doute de ses avocats Michel Samaha revienne sur ses premiers aveux, obtenus, affirme-t-il désormais, sous le coup de pressions psychologiques, était en somme prévisible. Qu’après avoir protesté contre l’irruption intempestive, dans le domicile de l’ancien député et ministre, des policiers venus l’interpeller, on en vienne à porter plainte contre les chefs des Forces de sécurité intérieure, est aussi de bonne guerre, peut-on même admettre.
Qu’en outre ceux qui protestent à cor et cri contre la violation du secret de l’enquête soient ceux-là mêmes qui applaudissaient aux inquisitions télévisées, qui furent de règle sous l’ère de l’occupation syrienne, ne saurait évidemment surprendre. Il reste que dans leur acharnement à invoquer les arguments les plus extravagants pour nier certaines évidences, les défenseurs et alliés politiques de Samaha ne font en réalité qu’enfoncer leur client et ami. Qui, présenté (au mieux) comme un imprudent qui s’est naïvement laissé piéger par un provocateur, ne sort pas trop grandi, pour autant, de la manœuvre.
Premier argument Pourquoi donc les Syriens confieraient-ils à un de leurs thuriféraires libanais les plus en vue une mission de vulgaire dynamitero, alors qu’ils disposent sur place de toute une légion d’âmes damnées aptes à se charger de ce sale boulot ? Sans doute parce que les autres alliés de Damas n’étaient pas preneurs, cette fois : ce n’est pas pour un régime baassiste aux abois que le Hezbollah, lequel tient solidement en main les autres formations prosyriennes, irait s’associer de la sorte à un criminel projet de guerre civile libanaise : celle-là même qu’auraient inévitablement provoquée en effet des attentats à la bombe visant des personnalités politiques et religieuses dans la région trouble du Akkar. Cela dit, on relèvera l’incroyable maladresse consistant à rappeler aussi lourdement, à ceux qui auraient risqué de l’oublier, que le pays pullule d’agents de la Syrie, tout prêts hélas à se charger des tâches les plus infâmes.
Deuxième argument Samaha a bien rapporté de Damas des engins explosifs dans le coffre de sa voiture, fait incontestablement établi par les analyses de laboratoire ; mais il croyait que ce matériel devait servir à sécuriser la frontière syro-libanaise et empêcher ainsi le trafic d’armements destinés aux révolutionnaires syriens (et pourquoi pas, tant qu’on y est, à trucider l’occupant israélien campant dans les fermes de Chebaa ?). Plus sérieusement, une simple revue de détail du matériel importé suffit pour constater qu’il s’agissait en très grande partie de charges magnétiques, destinées à être collées aux véhicules des personnalités visées, et en tout point similaires aux bombes qui, ces dernières années, ont fauché nombre de chefs politiques et de leaders d’opinion libanais.
Troisième argument Samaha est victime d’un traquenard tendu par les renseignements des Forces de sécurité intérieure, lesquels ont fait appel, à cette fin, à un agent triple ou même quadruple frayant aussi bien avec les Syriens qu’avec les Libanais et jusqu’à certaines puissances occidentales, le désormais célèbre Milad Kfoury, alias Amjad Srour, alias Zouheir Nahas. On veut bien ; mais quid des liens, patents, indéniables, avec le fournisseur des machines infernales, le général Ali Mamlouk, barbouze en chef du régime syrien ? Dès lors, la véritable question qui se pose est de savoir quelle officine de l’ombre a levé le lièvre et donné l’improbable convoyeur de bombes aux services libanais : les Occidentaux, qui, jusqu’à un passé récent, ont eu recours, pour de délicates négociations, aux talents d’intermédiaire de Samaha, mais qui se sont affolés de l’ampleur du sinistre projet en gestation ? Le Hezbollah qui détient un réseau de renseignements de première force et qui se serait, lui aussi, effaré des apocalyptiques implications du complot terroriste ? Même l’hypothèse de fuites délibérées émanant paradoxalement de Damas, dans le cadre de la vieille rivalité entre polices secrètes syriennes, ne saurait être exclue.
La place manque pour les nombreuses autres outrances et inepties entendues ces derniers jours à propos de cette stupéfiante affaire. Les pannes de courant électrique n’y sont pour rien : au Liban davantage que partout ailleurs, il n’est de plus aveugle que celui qui ne veut rien voir...
Qu’en outre ceux qui protestent à cor et cri contre la violation du secret de l’enquête soient ceux-là mêmes qui applaudissaient aux inquisitions télévisées, qui furent de règle sous l’ère de l’occupation syrienne, ne saurait évidemment surprendre. Il reste que dans leur acharnement à invoquer les arguments les plus extravagants pour nier...

