Elles ont pratiquement le même âge et viennent tout juste d’ailleurs de souffler, le même jour, leur 67e bougie. Par leurs effectifs comme par leur vocation, les armées libanaise et syrienne sont pourtant loin d’être jumelles, même si Damas a usé et abusé de ce terme à chaque évocation des fameux liens fraternels unissant les deux pays.
À des degrés évidemment divers, l’une et l’autre n’auront pas été à l’abri des dérives mais aussi – et c’est surtout vrai pour la libanaise – des malignes atteintes. Il fut un temps où les militaires au Liban, suivant en cela la tendance dans un monde arabe en proie à une épidémie de coups d’État, prirent sérieusement goût à la politique, où le Deuxième Bureau de l’armée s’occupa surtout à espionner les citoyens, à intimider les hommes politiques, à truquer les élections. Or à peine était-elle refoulée dans ses casernes que la troupe se trouvait confrontée, au lendemain de la désastreuse guerre arabo-israélienne de 1967, à l’émergence d’un État dans l’État, régenté par les fedayin palestiniens dans un climat de grave fracture nationale. En butte aux accusations de sectarisme, la Grande Muette était inévitablement condamnée à l’impuissance ; avec la guerre de 1975, c’est l’éclatement qu’elle connaissait.
Revenue de fort loin, l’armée n’est pas pour autant au bout de ses peines : ni de ses fantasmes, assez paradoxalement. Ce n’est plus la résistance palestinienne mais le Hezbollah libanais et pro-iranien qui lui dispute le monopole des armes et s’arroge la décision de paix ou de guerre. C’est cette même anomalie qu’aura dénoncée à juste titre, dans son discours pour la Fête de l’armée, le président de la République Michel Sleiman en déniant à quiconque le droit de se poser en partenaire, sinon en égal, de la troupe régulière. Pour ce qui est des fantasmes (Yarzé en voie de passer pour le passage obligé de Baabda), ils ne sont pas imputables aux seules aspirations des hauts gradés. C’est en effet le dévoiement, l’abâtardissement de la démocratie parlementaire libanaise, le grippage, la panne des institutions qui ont pavé une voie royale aux militaires. C’est en quelque sorte par forfait, par annulation réciproque des forces antagonistes que s’impose, au Liban, la résultante militaire.
Comme on s’en doute, il en va tout autrement en Syrie où, depuis plus d’un demi-siècle, l’armée est surtout l’outil qui permet de saisir le pouvoir puis de le conserver. À la faveur d’innombrables purges et de nominations de fidèles éprouvés aux postes de commande, c’est d’une force puissamment équipée, dédiée en grande priorité à leur propre protection et survie que se sont dotés les régimes successifs de Syrie, la palme de l’efficacité revenant à celui des Assad.
À la différence de son homologue libanais, le président de Syrie n’a pas prononcé de discours le 1er août. On le comprend, il n’avait sans doute pas le cœur à la fête. Mais le message qu’il a adressé aux soldats en dit bien long sur l’étrange philosophie du pouvoir qui, en massacrant son peuple en révolte avec un acharnement et un luxe de moyens militaires rarement étalés face à l’ennemi israélien, affirme défendre une identité et une civilisation : celles d’une infortunée nation syrienne qui, en vérité, n’en demandait pas tant ...
Issa GORAIEB
À La Une - L’Éditorial De Issa Goraieb
Muettes, vraiment ?
OLJ / le 04 août 2012 à 01h50

