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Nos lecteurs ont la parole

Pour Ghassan Tuéni, In memoriam

Gérard D. KHOURY
Du lendemain de l’indépendance jusqu’aux dernières limites de ses forces, Ghassan Tuéni n’a cessé de jouer un rôle actif, novateur et courageux dans la vie politique, diplomatique et culturelle du pays. Il a donné son soutien à ceux qui, à ses yeux, servaient la bonne cause. Il a été, en revanche, dans l’opposition quand il ne pouvait pas cautionner une politique. Il a résisté à toutes les épreuves et s’est battu sans relâche pour préserver le modèle pluriel libanais.
Son influence politique s’est conjuguée avec son rôle majeur dans la presse libanaise où il a fait de son journal et de son groupe du Nahar le premier au Liban et un des meilleurs dans le monde arabe. Sa pensée et ses critiques, dans ses articles, ses éditoriaux et ses livres, ont été des phares pour l’opinion. Le prix de sa liberté critique a été parfois jusqu’à l’emprisonnement ! Continuateur de la Nahda, de la Renaissance arabe, il a milité pour que le Liban à visage arabe préserve ses valeurs spécifiques tout en faisant les efforts nécessaires afin que la démocratie confessionnelle s’ouvre aux réformes et que le confessionnalisme soit progressivement dépassé. Dans un tout autre système que celui de la répartition confessionnelle des pouvoirs, ses compétences et ses mérites l’auraient naturellement conduit, après ses fonctions ministérielles et diplomatiques, à la charge suprême de l’État.
Depuis soixante ans, dans ce Liban qu’il « sublimait », il n’a cessé d’agir et de lutter pour le meilleur, de subir des attaques et de rebondir, faisant de sa vie et des tragédies qu’il a subies un destin assumé courageusement tant sur le plan personnel que politique. Il n’a jamais lâché prise en politique, même aux heures les plus tragiques, quand son fils Gebran a été assassiné. Il a su « enterrer la haine et la violence » pour sauver l’essentiel, avec un sens de l’État et du dépassement de soi par le pardon.
S’il ne fallait citer qu’un seul de ses accomplissements, ce serait probablement la victoire de sa diplomatie aux Nations unies pour aboutir à la résolution 425 en faveur du Liban. Il a été un homme pluriel et cosmopolite par excellence dans un Levant ouvert et tolérant aujourd’hui menacé de disparition, sachant marier les vieilles cultures à l’esprit audacieux de la modernité. Toute tentative de cerner Ghassan Tuéni était mise en échec par le vif argent de sa nature et par son inimitable sourire, qui nous séduisait et nous désarmait.
Sa personne perpétue au-delà des siècles les traditions byzantines et arabes dans un alliage constamment novateur, c’est-à-dire s’inspirant du passé pour vivifier le présent. Son intelligence supérieure se déployait de telle manière qu’elle avait le double pouvoir de vous élever et vous égarer, suivant son bon plaisir ; avec un sens indéfectible de l’humour, jusque dans les heures les plus dures.
À force de serrer les dents et de rester droit, il avait acquis dans la filiation du stoïcisme la stature du sage et dans celle du christianisme orthodoxe la foi intérieure de l’homme qui sait que le seul moyen de se survivre est de ne jamais cesser de se battre et d’y croire encore quand tout vacille, jusqu’au dernier souffle.

Gérard D. KHOURY
Écrivain-historien
Aix-en-Provence
Du lendemain de l’indépendance jusqu’aux dernières limites de ses forces, Ghassan Tuéni n’a cessé de jouer un rôle actif, novateur et courageux dans la vie politique, diplomatique et culturelle du pays. Il a donné son soutien à ceux qui, à ses yeux, servaient la bonne cause. Il a été, en revanche, dans l’opposition quand il ne pouvait pas cautionner une politique. Il a résisté à toutes les épreuves et s’est battu sans relâche pour préserver le modèle pluriel libanais. Son influence politique s’est conjuguée avec son rôle majeur dans la presse libanaise où il a fait de son journal et de son groupe du Nahar le premier au Liban et un des meilleurs dans le monde arabe. Sa pensée et ses critiques, dans ses articles, ses éditoriaux et ses livres, ont été des phares pour l’opinion. Le prix de sa liberté...
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