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Recyclage

Que faire d’un pneu usagé ? Certains s’en servaient pour ressemeler des chaussures. D’autres le suspendaient à un arbre avec des cordes pour en faire une balançoire. D’autres encore y sculptaient des fauteuils plutôt confortables. La chambre à air, du temps qu’il y en avait une, pouvait faire une bouée assez honnête. Mais au Liban, l’ère n’est pas au recyclage, du moins pas dans ce sens-là. Un pneu, pour tout bon Libanais, c’est d’abord un manifeste, un moyen de s’exprimer, d’entrer dans l’histoire, de laisser une trace. Je brûle un pneu donc je suis : fâché, frustré, révolté, en colère, moyennement en colère, très en colère.

 

Ami voyageur qui débarquez sous nos doux cieux, le pilote vous aura annoncé qu’à l’atterrissage le ciel sera bleu et le soleil au rendez-vous. Ne vous étonnez pas de trouver, à peine sorti de l’aéroport, une brume noirâtre où rougeoient quelques flammes. Ne vous offusquez pas d’avoir à traîner vos bagages à pied pour contourner ce flash mob d’un goût douteux. Ce sont les indigènes qui s’expriment. Contre des enlèvements en Syrie, des attentats en Irak, l’implantation d’un incinérateur, et surtout contre le rationnement d’électricité. À défaut de se faire entendre, ils ont décidé de se faire voir, et même sentir. Ces sémaphores odorants n’auront pas d’autre effet que de vous agacer, l’habitant ayant l’habitude et le responsable préférant ignorer.


Mais cette petite animation locale n’est somme toute qu’une manière sympathique de commencer les vacances, de plain-pied dans l’aventure. Pour la suite, vous subirez probablement des nuits chaudes, des moustiques enragés et le vrombissement infernal et continu des générateurs. Mais l’autre alternative est tout simplement de ne pas dormir. À Beyrouth, la nuit, on sort. On s’étourdit, on bavarde, on danse, on drague, on boit. Ne cherchez pas le sommeil, laissez-le vous trouver. Le jour, vous continuerez à l’aimer autant qu’à la détester, cette ville qui a le don de mettre les nerfs à vif et les émotions à fleur de peau.

 

Beyrouth bancale, Beyrouth chaotique, bruyante, nerveuse jusqu’à l’explosion. Mais Beyrouth créative, festive, enthousiaste, exubérante, parfois lasse, jamais désespérée. Pour un monde arabe où les services de sécurité interviennent dans les moindres détails de la vie privée, le Liban reste le dernier flambeau de liberté, une plage de respiration, un lieu de confidence et de détente. Ses problèmes, gabegie, corruption, allégeances, ne sont qu’expiatoires. Brûler des pneus, couper les routes, oui c’est puéril, inutile, ça commence à bien faire. Mais c’est un tel symbole de la culture du vain défoulement qui est la nôtre que c’en est parfois comique.

Que faire d’un pneu usagé ? Certains s’en servaient pour ressemeler des chaussures. D’autres le suspendaient à un arbre avec des cordes pour en faire une balançoire. D’autres encore y sculptaient des fauteuils plutôt confortables. La chambre à air, du temps qu’il y en avait une, pouvait faire une bouée assez honnête. Mais au Liban, l’ère n’est pas au recyclage, du moins pas dans ce sens-là. Un pneu, pour tout bon Libanais, c’est d’abord un manifeste, un moyen de s’exprimer, d’entrer dans l’histoire, de laisser une trace. Je brûle un pneu donc je suis : fâché, frustré, révolté, en colère, moyennement en colère, très en colère.
 
Ami voyageur qui débarquez sous nos doux cieux, le pilote vous aura annoncé qu’à l’atterrissage le ciel sera bleu et le soleil au rendez-vous. Ne vous étonnez...
commentaires (3)

Exprimer une idée est une activité difficile à laquelle il faut s'exercer ; nos ministres impuissants nous suppriment cet exercice ; nous risquons de devenir un peuple de muets, frustrés de la parole, et qui se défoulera seulement par les pneus comme des fous. Antoine Sabbagha

Sabbagha Antoine

05 h 14, le 21 juin 2012

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Commentaires (3)

  • Exprimer une idée est une activité difficile à laquelle il faut s'exercer ; nos ministres impuissants nous suppriment cet exercice ; nous risquons de devenir un peuple de muets, frustrés de la parole, et qui se défoulera seulement par les pneus comme des fous. Antoine Sabbagha

    Sabbagha Antoine

    05 h 14, le 21 juin 2012

  • parfaitement decrite l atmosphere de Beyrouth

    Amatoury Nicole

    01 h 27, le 21 juin 2012

  • Et vous oubliez, Chère Madame Fifi Abou Dib, le plus important et le plus dangereux. Certains les passent dans des machines spéciales, simples et bon marché, et y rajoutent du caouchouc pressé, tout autour, pour les revendre comme des pneux neufs "reconditionnés" ! Et ce n'est pas une blague ! Cherchez et vous trouvez. Bonne Journée.

    SAKR LEBNAN

    00 h 15, le 21 juin 2012

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