Des civils se jettent au secours d’un jeune homme touché par les tirs dans une rue de Tripoli. Photo Reuters
Les commentaires sur l’arrestation rocambolesque du fondamentaliste Chadi Mawlaoui, samedi à Tripoli, et les conséquences tragiques qu’elle a causées dans la ville convergeaient hier vers un constat quasi unanime, tant au sein de l’opposition que dans les rangs gouvernementaux, à savoir que cette arrestation présentait tous les ingrédients d’une provocation délibérée. Pour nombre de commentateurs, le régime syrien ne serait pas étranger à cette provocation.
Dans un appel au calme, le président de la République, Michel Sleiman, a souligné « la nécessité pour tout le monde, tant les responsables officiels que les milieux politiques, de se rendre compte du danger du glissement vers l’insécurité et de ses répercussions sur les protagonistes eux-mêmes dans ces circonstances extrêmement délicates que traverse la région ».
De son côté, le Premier ministre, Nagib Mikati, a fait état en journée de contacts tous azimuts pour rétablir le calme à Tripoli. Il s’est dit soucieux de « justice vraie » dans cette affaire.
Plus tard, selon des propos qui lui ont été attribués par le bureau de presse du chef du bloc parlementaire du Futur, Fouad Siniora, à l’issue d’un entretien qu’il a eu avec ce dernier, M. Mikati a été plus disert, soulignant que parallèlement aux efforts qui sont déployés pour rétablir l’ordre dans la ville, il faudra « traiter la manière surprenante utilisée dans l’arrestation du jeune Chadi Mawlaoui, à travers des mesures préservant les droits de tout le monde et montrant que la loi est appliquée sans abus ».
M. Siniora, pour sa part, a invité l’armée et les FSI à intervenir massivement pour mettre un terme aux affrontements, arrêter les incitateurs et rétablir l’ordre. « Les forces de l’ordre bénéficient d’une couverture politique complète pour sanctionner les fauteurs de troubles et sévir contre les abus », a-t-il dit, donnant la tonalité officielle de la position du courant du Futur dans cette affaire.
Mais c’est le ministre de la Justice, Chakib Cortbaoui (proche du CPL), qui a créé la surprise hier soir en déclarant, lui aussi, que la façon avec laquelle Chadi Mawlaoui a été arrêté était « irrégulière » et qu’il y aura « une sanction disciplinaire contre les responsables » de l’opération. Il a toutefois souligné que cela n’avait « rien à voir avec le fond de l’affaire ».
M. Cortbaoui prenait ainsi le contrepied de propos tenus auparavant dans la journée par un député du bloc du Changement et de la Réforme, Sélim Salhab, qui estimait, pour sa part, que le jeune fondamentaliste avait été arrêté d’une « manière légale ».
Ce n’est visiblement pas l’opinion du ministre des Finances, Mohammad Safadi, dans les bureaux duquel s’était déroulée l’arrestation. « La loi autorise la Sûreté générale à arrêter des individus dans des endroits publics, pas dans des bureaux privés appartenant à un ministre et député », a déclaré M. Safadi, qui a porté plainte contre la Sûreté générale. « Mon nom et ceux de personnes ayant des relations avec moi ont été utilisés pour attirer la personne concernée (Mawlaoui) », a-t-il dit.
De son côté, l’ancien président Amine Gemayel a renvoyé dos à dos la Sûreté générale et les protagonistes des affrontements à Tripoli. « Il aurait fallu plus de sagesse et de coordination entre les forces de l’ordre, mais cela ne justifie pas les incidents qui se sont produits », a-t-il dit.
M. Gemayel, tout comme M. Cortbaoui, a saisi l’occasion pour insister sur la nécessité de juger au plus vite les islamistes détenus sans jugement depuis de longues années.
Le mufti Chaar et l’affaire Fayez Karam
Le mufti de Tripoli, cheikh Malek Chaar, a développé le même argument. « L’État a failli dans l’affaire des islamistes et ces gens-là ressentent une injustice faite à leur égard », a-t-il dit, réclamant leur libération immédiate. « Est-il permis de détenir quelqu’un pendant cinq ans sans jugement alors qu’un collaborateur d’Israël sort de prison après deux ans? » s’est-il interrogé dans une allusion à l’affaire Fayez Karam.
Allant bien au-delà de la position adoptée par son bloc du Futur, le député Mouïn Merhebi (Akkar), qui a claqué la porte d’une réunion infructueuse tenue à Tripoli pour venir à bout de la tension, a réclamé la libération de Chadi Mawlaoui et accusé l’armée de « ne pas appliquer les décisions du Conseil supérieur de la défense en refusant d’entrer dans le secteur des affrontements ».
M. Merhebi a, en outre, accusé le directeur général de la Sûreté générale, Abbas Ibrahim, de « mettre en œuvre à son propre compte la politique syrienne au Liban ».
Son collègue Mohammad Kabbara (Tripoli) lui a fait écho en affirmant qu’il existe « un complot du pouvoir politique et du Conseil supérieur de la défense contre Tripoli ». « Ils veulent l’anarchie et les tueries dans cette ville parce que c’est une ville sunnite et que cela sert les intérêts de parties et d’États notoires », a-t-il lancé.
Plus en phase avec la ligne officielle, l’ancien député Moustapha Allouche, membre du bureau politique du Futur, a souligné quant à lui que l’armée libanaise « a rempli son devoir avec sérieux total pour mettre fin aux incidents ». M. Allouche a toutefois souligné le caractère « mafieux » de l’arrestation de Chadi Mawlaoui et accusé le régime syrien d’être à l’origine des incidents.
Même constat chez un autre député du Akkar, Nidal Tohmé. « Je crains fort que l’opération menée à Tripoli n’ait été menée sur ordre syrien et pour des raisons liées à l’aide prodiguée aux réfugiés syriens », a-t-il dit.
Chez les islamistes, le député Imad el-Hout a souligné que le problème de Chadi Mawlaoui c’est qu’il est « un sympathisant du peuple syrien ». Critiquant la procédure de son arrestation, il a estimé qu’il s’agissait d’un « message aux Tripolitains et à tous ceux qui soutiennent le peuple syrien ». Et, selon lui, ce message est envoyé « par tous ceux qui refusent que Tripoli ou toute autre région libanaise sympathise avec la révolution syrienne ».
Pour M. Hout, « celui qui détient des informations au sujet de Mawlaoui aurait pu l’arrêter chez lui et pas de cette façon, digne d’un western américain. On cherche à entraîner l’armée dans des batailles avec les gens », a-t-il encore dit.
Des positions similaires ont été exprimées par d’autres responsables islamistes, notamment le cheikh Ahmad Assir, de Saïda.
Enfin, notons que le mouvement de la Gauche démocratique a souligné qu’étant donné que Mawlaoui a été arrêté pour accointance avec une organisation armée, cela signifie que la Sûreté générale devrait arrêter toute personne se trouvant dans le même cas, notamment les membres du Hezbollah, ce dernier étant lui aussi une organisation armée...
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