Baptisée à la sauvette, martyrisée par son père, scolarisée par miracle, elle a connu la faim, la véritable faim, pas la fringale entre deux repas que ressentent les suralimentés. Elle a échappé à la prostitution, mais elle connaît bien toutes les tentations de la pauvreté. Grâce à une mère admirable d’espérance, elle nous est parvenue intacte, « tête haute », une expression qui a servi de titre au livre autobiographique qu’elle a écrit.
Ce qui est remarquable chez Mémona Hintermann, c’est que sa dignité est vécue dans la tolérance, et même dans la compassion. Comme les travailleurs développent des callosités aux mains, on peut en développer au cœur. Sa souffrance a rendu Mémona Hintermann plus forte et plus humble.
« Effectivement, les Libanais sont racistes ! » La répartie a fusé. C’est ma collègue May Makarem qui s’insurge, dans la salle, au moment des questions-réponses. Créole, Mémona Hintermann a parlé de la discrimination que lui a value la couleur de sa peau « en métropole ». Elle vient d’un monde métissé à outrance où le blanc – à partir de quelle teinte de la peau cesse-t-on d’être blanc ? –, le jaune, le café au lait et le noir se mélangent si fort que personne ne demande plus à personne de son origine raciale et religieuse. Elle-même est un peu hindoue, un peu bretonne, un peu chrétienne, un peu musulmane, un peu de tout.
Dans la salle, une auditrice créole, une « étrangère », témoigne de ce que la couleur de sa peau lui a valu comme préjugés chez nous. Objections de certains. Révolte de May Makarem. Surprenante répartie de Mémona Hintermann : « Si les Libanais ont fait preuve de racisme, c’est par ignorance. » La noblesse même.
Et nous comprenons mieux, après avoir écouté Mémona Hintermann, ce que le père Salim Abou, titulaire de la chaire d’anthropologie interculturelle à l’USJ, cherche à faire – ou à dire –, tout aussi pudiquement, invité après invité, conférence après conférence : « Ne vous laissez pas écraser par la souffrance, faites-vous-en une alliée. »
Mais par-delà le vécu de son invitée, c’est aussi une leçon d’anthropologie et d’humanité qui nous est transmise : le marginal, le métèque, le Créole, ne vit pas entre deux mondes. Il est un troisième monde à lui seul, une fois surmonté le malaise de n’être plus ni ici ni là. Et ça lui donne de la perspective, du cœur. Sa « différence » n’est plus un handicap, mais un atout. Elle lui permet de prendre de la hauteur, de mieux juger et, souvent, de mieux réussir sa vie que s’il avait été formaté par une seule culture. Dans l’espace entre les deux mondes se cache la liberté. Les barrières sociales sont franchissables. Les hommes et leurs cultures peuvent et doivent aller les uns vers les autres. Le métissage interculturel nous libère de cette grande tare qu’est la suffisance.
P.-S. : sur le racisme : on a vu à la télé, il n’y a pas longtemps, un homme traîner une employée de maison, éthiopienne, par les cheveux, en présence d’une foule qui le regarde faire. Ce n’est pas raciste, c’est préhistorique.
Autre perles pêchées dans la conférence – j’allais dire dans la souffrance – de Mémona Hintermann : sur l’école : « J’espère qu’il y a un paradis pour les institutrices. » Et sur la guerre : « Souvenez-vous bien de votre guerre, ça vous évitera peut-être une autre. » Sage parole.


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