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À La Une - Beyrouth

À Fassouh, une tragédie annoncée

Au moins trois morts et 11 blessés. C’est le bilan, hélas très provisoire, de l’effondrement d’un immeuble vétuste hier à Fassouh, au cœur d’Achrafieh. Une tragédie d’autant plus terrible qu’elle paraît être le résultat d’une négligence criminelle.

Spectacle de désolation, comme après un séisme, après l’effondrement hier de l’immeuble de Fassouh. Photo Hassan Assal

Élie Abdelkarim, la quarantaine, porte un manteau bleu marine. Son pantalon et ses chaussures sont couverts d’une épaisse poussière blanche. Le regard hagard, il est assis sur une chaise des urgences de l’hôpital Saint-Georges. À côté de lui, se trouve un prêtre. Le quadragénaire parle calmement à la presse : « J’occupe le 5e étage de l’immeuble avec ma mère, ma femme, mon fils et mes deux filles jumelles. Deux des piliers du bâtiment s’étaient effondrés le jour de Noël, nous avions alors entendu comme une explosion. Le propriétaire ne nous a pas prévenus de quitter l’immeuble. »

 

Élie Abdelkarim parle calmement. Il est interrompu par un proche qui est accouru aux nouvelles et qui lance en le voyant : « Élie, rassure-moi, toute ta famille va bien ? » Élie répond calmement : « Ma fille est décédée, mais je remercie le Seigneur il m’a gardé les autres membres de ma famille en vie. » Un peu plus loin, on remarque une femme effondrée. Viola sanglote pliée en deux. La douleur la rend tellement petite qu’on ne distingue que ses cheveux et ses chaussures.

Viola, comme son époux Élie, n’était pas à la maison au moment de l’effondrement. Elle est vendeuse à l’ABC. Elle travaille donc les dimanches. Leurs enfants Anthony, 20 ans, Antonella et Anne-Marie, 15 ans, et la grand-mère Aïda étaient dans l’appartement. Ils ont été parmi les premiers à être dégagés des décombres. Anne-Marie était sans vie.

Leurs voisins Albert Yazbek, né en 1935, et son épouse Thérèse ont été transportés blessés à l’hôpital.

Il était près de 18 heures quand le vieil immeuble, qui a changé il y a quelques années de propriétaires, s’est effondré à Fassouh, à la rue Mgr Atallah, non loin du magasin Zahar.

En l’espace d’un instant, les six étages se sont écroulés comme un jeu de cartes. Le paysage est apocalyptique dans cette petite rue passante d’Achrafieh, qui relie l’avenue Charles Malek au secteur de l’église as-Saydé et à la place Sassine.

L’immeuble, devenu un amas de pierres, est entouré de constructions anciennes et neuves, dont l’une en cours d’achèvement est collée au bâtiment.

Les voitures tout comme l’asphalte de la rue sont couvertes d’une épaisse couche de poussière blanche, celle du ciment de l’immeuble effondré.

Il fait froid, la petite rue est noire de monde et le bruit des sirènes et des haut-parleurs, appelant à dégager les lieux, est assourdissant.

Il y a des secouristes, des soldats, des policiers, des pompiers, des badauds, des officiels et des responsables qui, comme d’habitude, se rendent sur place pour dénoncer les faits et se montrer solidaires des habitants après les drames, et aussi des proches des victimes bousculés par les forces de l’ordre.

On ne sait pas exactement combien de personnes se trouvaient dans l’immeuble au moment de son effondrement. Elles seraient 35 environ, selon des sources concordantes. Le bâtiment est construit sur six étages et abrite six familles libanaises, dont certaines vivent sur place depuis plus de quarante ans, et des ouvriers égyptiens et soudanais, qui sont des locataires beaucoup plus récents.

 

Pousser à tout prix les anciens locataires à partir

Georges, venu s’enquérir de ses anciens voisins, raconte : « J’ai vécu ici durant trente-cinq ans. L’immeuble devrait avoir soixante-dix-ans. Il y a deux mois, mes parents ont quitté leur appartement. Le bâtiment appartenait à Youssef Abou Najm. Il a été vendu à un certain Michel Saadé. Le nouveau propriétaire veut à tout prix déloger les anciens locataires. Il n’effectue pas les travaux qu’il faut dans le bâtiment et il a commencé à louer des appartements aux ouvriers égyptiens et soudanais qui travaillent au Monoprix et au Spinney’s afin de pousser les familles qui vivent ici à partir. Il refuse aussi de payer une bonne indemnisation aux anciens locataires. C’était devenu invivable. Il y a quelques mois, j’ai été le voir. J’ai accepté le peu d’argent qu’il nous proposait et j’ai logé mes parents ailleurs. »

Georges a l’oreille collée au téléphone : « Les Abdelkarim, j’ai vu leur fils sur un brancard...Non aucune nouvelle des Géara (composée de trois personnes)... rien sur les Saad (Alice et Maroun). » Sur le capot d’une voiture couverte de poussière blanche, il inscrit un numéro de téléphone. Il le compose. « C’est le numéro des Saad, personne ne répond », explique-t-il.

Il indique encore que l’immeuble est composé de six étages, sans compter le rez-de-chaussée qui abrite la clinique d’un dentiste et un marchand des quatre-saisons. Certains paliers comptent deux appartements, alors que le quatrième abrite quatre appartements et le cinquième trois.

Richard est couvert de poussière. Il parle au téléphone : « Je n’ai rien su. Regardez la télévision, peut-être qu’ils diront des noms. » Richard est originaire du quartier. Son oncle Farah Baalé, sa tante Éva et leur neveu sourd-muet Laïs, dont les parents habitent en Jordanie, occupent le quatrième étage.

« J’ai accouru aussitôt que j’ai su. J’ai escaladé les décombres, j’ai vu leur cuisine. J’ai commencé à dégager des pierres, j’ai crié leur nom, personne ne m’a répondu. Je les appelle au téléphone en vain. C’est une catastrophe, martèle-t-il. L’immeuble a été vendu à Michel Saadé. Le bâtiment, qui était déjà ancien, a été complètement délaissé. Il a vite été délabré. Je pense que son nouveau propriétaire voulait le détruire pour construire un nouveau bâtiment et vendre les appartements au prix fort. Il voulait à tout prix se débarrasser des anciens locataires », raconte-t-il. Jusqu’à quand doit-on supporter ce genre de situation, se taire pour tout ce laisser-aller, pour toutes les injustices ? » s’insurge-t-il.

 

Prévenus dix minutes avant l’écroulement

Plus loin, une femme en veste noire est debout sur un trottoir. Elle habite à deux pas de là. Sa voix est à peine audible. « Ma sœur Jeanne-d’Arc et sa fille Gladys sont sorties quelques minutes avant l’effondrement. Mon beau-frère (Tannous Farhat) et mes trois neveux (Farhat, Charbel et Jihad) sont toujours dans l’immeuble », dit-elle, les yeux noyés de larmes.

Debout à côté de sa tante, Gladys, âgée d’une vingtaine d’années, raconte : « Nous habitons le premier étage. Dix minutes avant l’effondrement, le propriétaire de l’immeuble est venu nous conseiller de quitter les lieux parce qu’il y avait un risque d’écroulement. Nous avons commencé à entendre des bruits de pierres qui tombaient. Je suis sortie avec ma mère. Mes frères aidaient mon père à se déplacer pour partir. Il est handicapé. Puis l’immeuble s’est effondré. Je pense qu’ils étaient dans les escaliers. »

« Jamais auparavant le propriétaire, Michel Saadé, nous avait dit que l’immeuble menaçait de s’écrouler », ajoute-t-elle.

À côté de Gladys, un jeune homme en état de choc affirme : « J’étais à la montagne avec mon ami Charbel Farhat. Je l’ai raccompagné à la maison, puis une demi-heure plus tard, l’immeuble s’est effondré. Je devais retourner chez lui en soirée pour jouer aux cartes. »

Jihad est ingénieur. C’est un parent aux Farhat. « À la Saint-Sylvestre, j’ai veillé chez eux. Ils m’ont montré deux piliers effondrés une semaine plus tôt. Le propriétaire de l’immeuble n’avait pas effectué des travaux ou encore n’avait pas pensé à évacuer l’immeuble. Il a consolidé les fondations, à la place des piliers effondrés avec deux barres, l’une en fer et l’autre en bois. J’étais sidéré devant ce spectacle. »

 

Effondrée sur le trottoir, une femme en larmes cherche ses voisins. « Je suis venue leur dire qu’ils peuvent passer la nuit chez moi, qu’ils peuvent rester autant qu’ils veulent, le temps qu’ils trouvent un appartement. Jeanne-d’Arc et sa fille sont là, mais ses fils et son mari n’ont pas encore été dégagés des décombres. » Avec d’autres femmes, dont l’une en pyjama, elles s’insurgent, parlent d’un autre drame : « Nous vivons ici depuis toujours, de père en fils. Nos immeubles sont anciens et l’on construit à côté de nous des nouveaux bâtiments à tort et à travers, ce qui ébranle les piliers de nos immeubles. Ils veulent nous forcer à quitter le quartier. Ils comptent construire des immeubles à la place des nôtres et vendre des appartements à des prix ultraélevés. Nous sommes nés ici et nous n’avons pas les moyens d’aller ailleurs. Il faut trouver une solution, sinon nous subirons le même sort. »

De l’autre côté de la rue, les pompiers et les secouristes poursuivent leur travail, ils dégagent des débris. Sur la chaussée, on voit quatre voitures encastrées dans le bâtiment. Elles étaient garées au bas de l’immeuble.

Ils prêtent l’oreille pour tenter de localiser une ou plusieurs personnes ensevelies sous les décombres. Ils s’emparent des pierres, les jettent pour arriver aux étages inférieurs de l’immeuble. Parmi les débris, il y a une télévision, un lecteur DVD, un matelas, un canapé, un fauteuil, des livres et d’autres objets qui rendent la vie des hommes douce.

La nuit sera trop longue.

 

 

Le défilé de personnalités

Nombre de personnalités se sont rendues sur les lieux du drame à Fassouh, à leur tête le chef de l’État Michel Sleiman, qui a souligné l’importance d’effectuer un contrôle régulier des immeubles anciens.

Le ministre de l’Intérieur, Marwan Charbel, arrivé probablement en état de choc, a bousculé la foule pour se déplacer et a traité les personnes présentes sur les lieux, dont les proches des victimes, d’une façon cavalière. Une fois remis de ses émotions, il a déclaré à la presse que les travaux de secours pourraient durer jusqu’à aujourd’hui, lundi.

Le ministre de la Santé, Ali Hassan Khalil, a indiqué que tous les blessés seront traités aux frais du ministère. Il a noté que jusqu’ à 21 heures, onze blessés, dont trois ressortissants soudanais et une ressortissante philippine, ont été transportés aux hôpitaux de la zone.

D’autres personnalités se sont rendues sur place, dont notamment les ministres Ghazi Aridi, Nicolas Sehnaoui et Samir Mokbel, les députés d’Achrafieh, Michel Pharaon, Nadim Gemayel, Serge TerSarkissian, Jean Oghassabian et Nayla Tuéni, l’évêque maronite de Beyrouth, Mgr Boulos Matar, représentant le patriarche maronite Mgr Béchara Boutros Raï, les membres du conseil municipal de Beyrouth, dont le président Bilal Hamad, qui a souligné la nécessité d’adopter une loi stipulant un contrôle régulier de l’état des vieux bâtiments, Massoud Achkar et Youmna Bachir Gemayel.

Pour sa part, le leader du courant du Futur, Saad Hariri, a publié un communiqué exprimant sa profonde peine à la suite de ce drame.

L’Association des propriétaires des immeubles en location a publié de son côté un communiqué appelant à « la mise en place d’une loi permettant la restauration des vieux bâtiments (...). Ceci sera possible en abolissant les textes relatifs aux anciens loyers. »

Aujourd’hui, la commission parlementaire des Travaux publics devrait tenir une réunion pour discuter de l’effondrement du bâtiment de Fassouh.

Élie Abdelkarim, la quarantaine, porte un manteau bleu marine. Son pantalon et ses chaussures sont couverts d’une épaisse poussière blanche. Le regard hagard, il est assis sur une chaise des urgences de l’hôpital Saint-Georges. À côté de lui, se trouve un prêtre. Le quadragénaire parle calmement à la presse : « J’occupe le 5e étage de l’immeuble avec ma mère, ma femme, mon fils et mes deux filles jumelles. Deux des piliers du bâtiment s’étaient effondrés le jour de Noël, nous avions alors entendu comme une explosion. Le propriétaire ne nous a pas prévenus de quitter l’immeuble. »
 
Élie Abdelkarim parle calmement. Il est interrompu par un proche qui est accouru aux nouvelles et qui lance en le voyant : « Élie, rassure-moi, toute ta famille va bien ? » Élie répond calmement : « Ma fille est...
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