David Haslam est chercheur au Forum national de l’obésité en Grande-Bretagne.
Ce n’est pas Hollywood qui a inventé le concept du monstrueux. En 1770, un minotier anglais du nom de Thomas Wood fut le premier à s’être rendu mondialement célèbre pour sa perte de poids. Partisan de « la guerre sobre », Wood était connu sous le sobriquet de « Monstre Miller ». À 43 ans, il souffrait d’obésité, mais aussi d’arthrite, de goute, d’indigestion et de « soif intense » (et peut-être aussi de diabète), ainsi que d’une dépression quasi suicidaire.
Mais Wood est passé « de l’état de monstre à celui d’une personne de taille modérée ; de l’état maladif d’un vieillard à la santé décrépite, à la vigueur et à l’activité d’un jeune homme en pleine santé » en suivant le régime diététique décrit par Luigi Cornaro dans son livre The Life of Cornaro (La vie de Cornaro, ndt) publié en 1558. Wood était tenu en haute estime par ses clients. Il rendait visite à ses admirateurs et les divertissait avec des histoires de personnes grosses mourant dans d’atroces souffrances.
Les obèses n’ont pas toujours été considérés comme des monstres. Bien au contraire. Jusqu’à récemment, ils étaient souvent vénérés. Historiquement, dans la plupart des sociétés, l’obésité était synonyme de richesse et de santé – des habitudes épicuriennes dispendieuses et pas de tuberculose, de choléra ou d’autres maladies débilitantes. Mais aujourd’hui, alors que les gros sont deux fois plus nombreux que les minces dans de nombreux pays, l’obésité est devenue la dernière cible tolérable de discrimination publique.
Prenez la Vénus de Willendorf, une petite statuette découverte en Autriche en 1908 par l’archéologue Josef Szombathy. Elle est dotée d’un formidable abdomen, d’énormes seins et de larges fessiers, hanches et cuisses. Âgée d’environ vingt-cinq mille ans, elle a été considérée comme étant probablement le plus ancien exemple d’art figuratif jusqu’en septembre 2008, lorsque des archéologues ont découvert dans l’ouest de l’Allemagne une pièce encore plus ancienne, une figurine en ivoire, dont on estime qu’elle remonte à trente, à quarante mille ans. Elle aussi, il faut le remarquer, est une petite statuette représentant une femme obèse : la Vénus de Hohle Fels.
Ces découvertes ont fait l’objet de nombreuses hypothèses. Les plus courantes sont qu’elles représentaient des symboles de fertilité ou des déesses mères. Une théorie suggère qu’elles seraient les équivalents historiques de la playmate du mois du magazine Playboy. Quelle que soit leur signification, elles étaient manifestement des objets de vénération et non de mépris.
De nombreuses personnalités historiques ont souffert d’obésité sans discrimination. Le président américain William Howard Taft et le Premier ministre britannique Winston Churchill étaient obèses, tout comme la reine Victoria. De grands écrivains et artistes – Henry James, Gioacchino Rossini et Alfred Hitchcock, par exemple – portaient leur poids sans pour autant être publiquement humiliés.
Mais même dans les périodes où les gros étaient le mieux acceptés, les personnes en surpoids ont toujours été confrontées au verdict sévère des médecins. En 1839, par exemple, le spécialiste anglais J.G. Milligan écrivait que les obèses étaient emprunts « d’indolence et d’apathie... (et) de laxité des fibres ». Et, en 1924, le spécialiste français Jean Frumusan décrivait l’obèse « torpide » : « Pâle et bouffi, dont la chair est gonflée comme par des liquides. Leur émotivité est toujours exagérée et, bien qu’apparemment indifférent, leur vie est vécue comme une perpétuelle tragédie du fait de cette sensibilité exacerbée. »
Aujourd’hui, les sociétés occidentales ont tendance à blâmer la victime, surtout lorsqu’il est question d’enfants obèses. Dans les très populaires Harry Potter de J.K. Rowling, l’auteur décrit le cousin obèse de Harry, Dudley, comme « un cochon sous une perruque ».
Mais un jeune garçon de quatre ans n’a généralement aucun contrôle sur son alimentation ou ses activités ; ce qu’il mange et ce qu’il fait est généralement surveillé de très près. Il ne peut pas s’échapper pour avaler un hamburger, pas plus qu’un poisson rouge. Son obésité reflète en partie le style de vie de sa mère lorsqu’il était dans son ventre, et celui de sa famille lorsqu’il est né. Il porte l’obésité en lui, et avec elle, un métabolisme dysfonctionnel, une résistance à l’insuline, une maladie chronique et une vie écourtée. Il a déjà assez de soucis sans que la société ne se ligue contre lui sous prétexte qu’il est gros.
Les chercheurs ont pourtant constaté que les enfants, dès six ans, y compris ceux qui sont déjà en surpoids, utilisent des mots comme « paresseux », « stupide », « tricheur », « menteur », « brouillon », « vilain », « méchant » et « laid » pour décrire leurs petits copains obèses. De même, de récentes études sur des lycéens montrent qu’ils jugent les individus obèses comme des partenaires potentiels moins attirants que les escrocs, les cocaïnomanes ou les voleurs à l’étalage.
Cette piètre opinion de la société sur les obèses est souvent partagée par les obèses eux-mêmes. Une étude menée sur un groupe dont les membres avaient perdu du poids suite à une intervention chirurgicale a montré que 42 % d’entre eux ont déclaré préférer devenir aveugle plutôt que de reprendre du poids. La plupart préféreraient perdre une jambe et tous préféreraient la surdité, la dyslexie, le diabète, une maladie cardiaque grave, ou l’acné.
Encore aujourd’hui, des médecins participent à cette discrimination antiobésité omniprésente qui alimente de tels sentiments. La plupart reconnaissent bien sûr que l’obésité est une maladie chronique aux facteurs multiples, nécessitant des interventions médicales, sociétales, environnementales et politiques. Mais cette approche éclairée n’a pas empêché Hamish Meldrum, directeur de la British Medical Association (et l’un des médecins les plus directs), de s’exprimer ainsi sur les obèses : « Ils sont tout simplement avides. »
La remarque de Meldrum reflète une vision très répandue sur les personnes en surpoids. Mais ce ne sont pas les personnes diffamées par de telles déclarations calomnieuses qui sont les plus monstrueuses dans cette histoire.
© Project Syndicate. Traduit de l’anglais par Frédérique Destribats.

