Ludovic Bource, l’artiste, c’est aussi lui. (photo Michel SAYEGH)
« Lorsque Michel m’a fait part de ce projet, avoue Ludovic Bource, je lui ai dit que je n’étais pas à la hauteur. Tu es condamné à un exploit, m’avait-il répondu ». « Ayant travaillé ensemble auparavant sur les deux OSS 117, nous étions à la fois complices et copains, poursuit Bource. C’était donc ne pas bien connaître l’entêtement et la détermination d’Hazanavicius, qui insistait pour que ce soit moi le compositeur de The Artist. Alors je m’inclinais. »
Ludovic Bource a donc été vite propulsé dans cette machine infernale, lui qui n’avait pas fait exactement un parcours académique dans l’univers de la composition. « J’ai fait une école de musique, pris des cours de piano, de jazz, tout en étant convaincu que ce genre n’était pas mon créneau. J’ai vite voulu choisir ma propre voie dans la composition. »
Un univers musical débridé
Des bals populaires avec son accordéon en bandoulière, aux premiers pas de compositeur, le musicien va entrer dans le cercle d’amis de Michel Hazanavicius. Travaillant à ses débuts avec Kamel Ech-Chekh, avec qui il sera le coauteur du premier volet d’OSS, il accompagnera même le réalisateur sur le tournage de spots publicitaires. La musique de cinéma est venue naturellement. Comme une évidence.
En effet, Bource était intrigué par cette symbiose entre la musique et le film. « Je m’interrogeais toujours sur les méthodes qu’empruntait Sergio Leone dans les multiples bruitages évocateurs dans ses films. C’est pourquoi je me suis laissé vite séduire par les propositions d’Hazanavicius. »
Pour The Artist, l’expérience était par contre tout à fait autre. Les deux hommes, au caractère fort, avaient leurs idées propres sur la démarche à suivre. « Le travail sur ce film était laborieux, avoue Bource, et notre relation à Michel et moi sur le plateau assez houleuse. Ce n’était pas tout le temps au beau fixe. »
Il s’agissait en effet d’éviter de tomber dans le pastiche tout en faisant du nouveau, en s’inspirant de l’ancien. « Par ailleurs, la musique qui était composée presque dans sa totalité au scénario et non au montage était quasiment remaniée et changée par Hazanavicius qui s’amusait à la réadapter à l’humeur des acteurs et aux séquences changées au montage. »
Le compositeur a dû donc se plier à un cahier de charges qu’il qualifie de conformiste, lui qui désirait introduire certaines fantaisies. « C’est ce qui m’a permis d’ailleurs de me consacrer entièrement à l’histoire, aux personnages et à la synchronisation avec les images. Mais, en fin de compte, remarquera-t-il, je ne suis pas mécontent du résultat. »
Une symphonie moderne
Comment se pourrait-il alors que le compositeur a réussi à reproduire dans sa musique plusieurs motifs de thèmes qui déclineront au fil des scènes ? S’imprégnant durant des jours et des nuits entières de la musique d’âge d’or hollywoodien – il fallait respecter le temps limite imposé par Cannes –, Ludovic Bource va réveiller les fantômes du passé du cinéma muet. Une palette musicale colorée et diversifiée allant du tango à la valse, tout en passant par des mélodies trépidantes ou des envolées plus romantiques. Au fil des scènes, la musique qui rappelle à loisir Max Steiner ou Herrmann devient le dialogue principal traduisant les émotions et les sentiments des deux protagonistes
principaux.
Une partition où Wagner, Tchaïkovski et tous les romantiques du XIXe siècle (dans le travail desquels s’est imprégné Bource) se mêlent volontiers aux mélodies légères allant des années 30 jusqu’en 70. Comme une grande symphonie moderne orchestrée et interprétée par 80 musiciens formant une composition atypique, s’effaçant parfois devant le jeu silencieux des acteurs pour redoubler d’intensité à d’autres fois.
« Pour l’instant, je me repose et prends du recul, dit Ludovic Bource, en attendant de travailler avec des personnes plus indépendantes sans les exigences des producteurs. J’ai ma propre sensibilité que je voudrai développer en prenant certains risques. »
Une pause qui n’est sans doute pas très longue, puisque le compositeur glane déjà les récompenses et peut-être sera-t-il lui aussi dans cette course prestigieuse de la statuette en or.

