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L’Iran sur le sentier de la guerre

Par Joschka FISCHER*

*Joschka Fischer, ancien chancelier et vice-chancelier allemand de 1998 à 2005, a dirigé le Parti Vert allemand pendant près de 20 ans.

Alors que l’Europe est toujours prise dans la tourmente de sa crise au ralenti et que l’étrange spectacle des innombrables efforts de ses responsables pour sauver l’euro (et donc le système financier international) fascine les autres puissances globales, des nuages de guerre s’amoncellent une fois encore au-dessus de l’Iran.
L’Iran soutient depuis des années à la fois un programme nucléaire et la mise au point de missiles à longue portée, ce qui impose une seule conclusion : ses responsables veulent fabriquer des armes nucléaires, ou du moins parvenir au seuil technologique au-delà duquel seule une décision politique serait nécessaire pour parvenir à cet objectif.
Cette dernière option permettrait sans doute à l’Iran de se maintenir dans le cadre du Traité de non-prolifération (TNP), dont il est signataire. Mais il n’y a aucun doute raisonnable quant aux intentions de l’Iran. Sinon, les programmes nucléaire et de missiles iraniens ne se réduiraient qu’à un absurde gâchis financier. Car l’Iran n’a pas réellement besoin de la technologie d’enrichissement de l’uranium. Le pays ne possède qu’un seul réacteur nucléaire civil, dont les barres de combustible sont fournies par la Russie, et la technologie iranienne actuellement en cours de développement ne peut pas y être utilisée.
Mais l’enrichissement de l’uranium fait sens si vous voulez l’arme nucléaire ; l’enrichissement est en effet indispensable pour y parvenir. L’Iran est en train de construire un réacteur à eau lourde, supposément à des fins de recherches, mais qui est aussi nécessaire à la fabrication d’une bombe au plutonium.
L’Iran a dissimulé des aspects substantiels de son programme, et ce en totale violation du TNP. Le pays a aussi dépensé des millions de dollars pour l’achat illégal d’une technologie d’enrichissement et de plans d’armes nucléaires auprès du scientifique nucléaire et très opportuniste pakistanais A.Q. Khan, le « père de la bombe pakistanaise. » L’Iran a, des années durant, tenté de camoufler ces transactions, jusqu’à ce que sa couverture soit révélée par la Libye, lorsque cette dernière a commencé à coopérer avec l’Occident et dénoncé le réseau de Khan.
Un Iran muni de l’arme nucléaire (ou à une décision politique près de la posséder) modifierait radicalement l’équilibre stratégique au Moyen-Orient. Au mieux, une course à l’arme nucléaire risquerait d’embraser cette région déjà instable, ce qui menacerait le TNP, avec de graves conséquences globales.
Au pire, l’arme nucléaire serait au service de la politique étrangère « révolutionnaire » de l’Iran dans la région, une politique menée par les responsables iraniens dès la naissance de la République islamique en 1979. L’association entre une politique étrangère anti-statu quo, et l’arme nucléaire et les missiles serait un cauchemar non seulement pour Israël, qui a la capacité de riposter, mais aussi pour les voisins arabes de l’Iran, non dotés de l’arme nucléaire, et la Turquie.
Car les États du Golfe, y compris l’Arabie saoudite, se sentent plus profondément menacés par l’Iran qu’Israël. Le profil sécuritaire de l’Europe s’en verrait aussi profondément modifié si l’Iran devait posséder des têtes nucléaires et des missiles à longue portée.
Toutes les tentatives de négociation n’ont mené nulle part. L’Iran continue d’enrichir son uranium et de peaufiner sa technologie nucléaire. Les sanctions, même si elles sont utiles, ne porteront leurs fruits qu’à très long terme, et un changement dans l’équilibre interne des pouvoirs dans le pays n’est pas envisageable dans l’immédiat. Ce n’est donc qu’une question de temps – et il ne sera pas long – avant que les voisins de l’Iran et la communauté internationale soient confrontés à un choix fatidique : accepter l’Iran en tant que puissance nucléaire, ou admettre que cette simple perspective, au fur et à mesure de sa concrétisation, mènera à la guerre.
Le président Barack Obama a déjà déclaré en termes très clairs que les États-Unis n’accepteraient sous aucun prétexte l’Iran comme puissance nucléaire. Il en est de même pour Israël et les voisins arabes de l’Iran dans le Golfe.
L’année prochaine promet d’être décisive. Le gouvernement israélien déclarait récemment que l’Iran pourrait atteindre le seuil nucléaire dans neuf mois, et la question de l’Iran pourrait s’inviter et peser dans la longue course à la présidentielle américaine jusqu’en novembre 2012. De plus, il est difficile d’imaginer que l’actuel gouvernement israélien reste inactif tandis que l’Iran devient puissance nucléaire (ou quasi-puissance nucléaire.)
D’un autre côté, l’éventualité d’une intervention militaire – qui, dans ces circonstances, se résumerait à des frappes aériennes – est peu coûteuse. Il est peu probable qu’une attaque aérienne permette d’éliminer le programme nucléaire iranien. En fait, dans la mesure où il y a fort à parier que toute attaque serait condamnée par la plupart des pays, l’intervention militaire pourrait anéantir la voie diplomatique et laisser libre cours à la bombe iranienne.
Il est préférable de ne pas s’appesantir sur ce à quoi ressemblerait le Moyen-Orient après ce type de confrontation. Les forces d’opposition iraniennes seraient probablement les premières victimes d’une action militaire occidentale, et le printemps arabe serait par ailleurs probablement submergé par une gigantesque vague antioccidentale de solidarité avec l’Iran. La région rebasculerait dans la violence et la terreur, plutôt que de poursuivre sa transformation ascendante. Les effets sur l’économie globale ne seraient pas moins importants, sans parler des conséquences humanitaires.
Une solution diplomatique de dernier recours semble improbable, dans la mesure où la question nucléaire joue un rôle crucial dans les luttes entre factions au sein du régime iranien, où quiconque favorisant le compromis peut être considéré comme le mauvais cheval. En outre, les responsables iraniens semblent partir du principe que le pays est trop grand et trop fort pour être contraint par des sanctions ou des attaques aériennes à renoncer à son programme nucléaire.
Historiquement, la voie du désastre est souvent pavée de bonnes intentions et de graves erreurs de jugement. Cela pourrait encore se révéler vrai en 2012 : les mauvais calculs de part et d’autre pourraient déboucher sur une guerre ou sur un Iran nucléaire – ou, plus vraisemblablement, sur les deux. Toute intensification de la situation au Moyen-Orient conduira immanquablement à ces terribles alternatives, à moins d’une solution diplomatique (ou à moins que la diplomatie ne parvienne à gagner du temps.)
Mais cela semble malheureusement difficile à envisager dans l’année à venir. Dans la mesure où le retour au dialogue diplomatique entre les États-Unis et l’Iran semble difficilement concevable, il incombe à l’Europe d’assumer la charge d’organiser et de mener ces négociations hautement sensibles. Et les responsables européens, comme le sait très bien l’Iran, ont d’autres choses en tête.
Alors que l’Europe est toujours prise dans la tourmente de sa crise au ralenti et que l’étrange spectacle des innombrables efforts de ses responsables pour sauver l’euro (et donc le système financier international) fascine les autres puissances globales, des nuages de guerre s’amoncellent une fois encore au-dessus de l’Iran.L’Iran soutient depuis des années à la fois un programme nucléaire et la mise au point de missiles à longue portée, ce qui impose une seule conclusion : ses responsables veulent fabriquer des armes nucléaires, ou du moins parvenir au seuil technologique au-delà duquel seule une décision politique serait nécessaire pour parvenir à cet objectif.Cette dernière option permettrait sans doute à l’Iran de se maintenir dans le cadre du Traité de non-prolifération (TNP), dont il est signataire....
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